En refusant de recommander Benjamin Netanyahu ce jeudi 5 novembre, le Judaïsme unifié de la Torah (JUT) ne conteste pas seulement un homme politique : il remet en cause la stabilité des effectifs militaires israéliens. Au cœur du conflit, une question qui divise Israël depuis des décennies : qui doit être conscrit aux forces de défense ? La rupture intervient après l’échec du Premier ministre sortant à graver dans le marbre législatif l’exemption de service militaire pour les étudiants religieux ultra-orthodoxes. Cette abstention politique bascule le rapport de force parlementaire et place l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot en position de former le prochain gouvernement, avec des conséquences directes sur la doctrine de mobilisation de Tsahal.
La conscription religieuse, cœur de la rupture Netanyahu-JUT
Trois décennies de compromis sur l’exemption militaire
Depuis 1996, le parti du Judaïsme unifié de la Torah représentait les juifs ashkénazes ultra-orthodoxes au sein des coalitions gouvernementales de Benjamin Netanyahu. Cette alliance reposait sur un pacte tacite : l’exemption de conscription pour les étudiants des yeshivot (écoles talmudiques). Membre de la coalition sortante, le JUT avait recommandé Netanyahu lors des élections de 2022. Quatre ans plus tard, la donne change radicalement. « Nous voulons que dans tout gouvernement qui sera formé, l’élément préalable ou immédiat soit le règlement du statut des étudiants de la Torah », a déclaré Isaac Pindrus, député du JUT, selon l’agence de presse Almanar. La présidence israélienne a confirmé jeudi matin que « la faction du Judaïsme unifié de la Torah n’a recommandé aucun député pour former un gouvernement ».
L’impasse légale : pourquoi Netanyahu n’a pas pu graver la loi
Le désaccord porte sur l’incapacité du Premier ministre sortant à faire voter une loi pérennisant l’exemption militaire. Pendant trente ans, le statu quo fonctionnait par arrangements administratifs et décisions judiciaires temporaires. Mais la pression s’est intensifiée avec l’engagement militaire israélien sur plusieurs fronts simultanés (Gaza, Liban, tensions avec l’Iran). La Cour suprême a multiplié les injonctions au gouvernement pour mettre fin aux exemptions automatiques, arguant d’une rupture d’égalité devant le service national. Netanyahu, prisonnier de sa coalition ultra-orthodoxe, n’a pu ni satisfaire les exigences judiciaires ni codifier définitivement les privilèges religieux. Résultat : le parti ultra-orthodoxe JUT rompt publiquement avec son allié historique, estimant la garantie insuffisante. Cette rupture réduit les soutiens attendus pour Netanyahu de 53 à 46 députés, loin des 61 requis pour former une majorité à la Knesset.
Implications opérationnelles pour Tsahal
Effectifs et couverture : les chiffres de l’inquiétude
Les forces de défense israéliennes (IDF) reposent sur un modèle de conscription universelle : trois ans pour les hommes, deux ans pour les femmes, suivis de périodes de réserve jusqu’à 40 ans. Environ 66 000 jeunes ultra-orthodoxes bénéficient actuellement d’exemptions, soit près de 12 % de la classe d’âge masculine. Dans un contexte de guerre prolongée, ces effectifs manquants pèsent lourdement. Les unités de réservistes, rappelées massivement depuis octobre 2023, accusent une fatigue opérationnelle croissante. L’exemption religieuse creuse un fossé entre la population séculière, qui assume l’essentiel du fardeau militaire, et la communauté ultra-orthodoxe, en forte croissance démographique. D’ici 2030, les haredim (ultra-orthodoxes) représenteront 16 % de la population israélienne totale, accentuant la pression sur le système de conscription.
Stabilité politique et continuité militaire en question
La crise gouvernementale intervient alors qu’Israël mène simultanément des opérations à Gaza, au Sud-Liban et maintient une posture dissuasive face à Téhéran. Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major des IDF entre 2015 et 2019, totalise désormais 56 recommandations après le soutien de la liste arabe Raam, annoncé le 4 novembre. Son bloc parlementaire initial comptait 48 sièges aux élections du 27 octobre, contre 53 pour le camp Netanyahu. Le président Isaac Herzog dispose jusqu’au 11 novembre pour désigner le mandataire chargé de former le gouvernement. Toutefois, plusieurs dirigeants du bloc anti-Netanyahu refusent une alliance formelle avec les partis arabes, craignant une réaction électorale négative. Mansour Abbas, chef de Raam, a pourtant tendu la main : « Nous soutenons les efforts (de Gadi Eisenkot) pour former un gouvernement, et nous ferons ce que nous pourrons pour écarter le gouvernement de Benjamin Netanyahu », selon L’Orient-Le Jour.
Le prochain gouvernement face au dilemme défensif
Eisenkot et la majorité fragile : quel cap militaire ?
Si Eisenkot obtient le mandat présidentiel, il devra composer avec une équation parlementaire inédite. Former une majorité stable sans les ultra-orthodoxes ni les partis arabes relève de l’exploit arithmétique. Un gouvernement de minorité, appuyé indirectement par Raam sans participation ministérielle, constitue le scénario le plus probable. Sur le plan militaire, Eisenkot connaît intimement les besoins opérationnels de Tsahal. Sa doctrine privilégie la professionnalisation accrue des unités combattantes et l’intégration technologique (drones, cyberdéfense, systèmes anti-missiles). Mais résoudre la question de la conscription ultra-orthodoxe exigera un courage politique rare. Imposer le service militaire aux haredim risque de provoquer des manifestations massives et une crise sociale. Maintenir le statu quo perpétue l’inégalité et affaiblit la cohésion nationale en temps de guerre. Les incertitudes géopolitiques régionales, notamment l’évolution de l’aide américaine selon les administrations, renforcent l’urgence d’une réforme du modèle de conscription. D’autres démocraties confrontées à des défis similaires, comme la Corée du Sud, ont dû ajuster leurs systèmes de mobilisation face aux tensions persistantes.
La rupture historique entre Netanyahu et le JUT transcende la simple mécanique parlementaire. Elle révèle une fracture structurelle au sein de la société israélienne sur la répartition du fardeau défensif. Quel que soit le prochain gouvernement, la question de la conscription ultra-orthodoxe demeurera un enjeu stratégique majeur, conditionnant la capacité de Tsahal à maintenir sa supériorité opérationnelle régionale face à des menaces multiples et évolutives.








