L’action Rheinmetall s’est effondrée jeudi 5 novembre après une nouvelle révision à la baisse des prévisions du groupe allemand. En cause, le report d’un gigantesque programme de véhicules blindés Boxer et des retards dans la réception de munitions d’artillerie. Au-delà de la sanction boursière, ces difficultés soulèvent une question essentielle pour les armées européennes : comment transformer l’augmentation historique des budgets de défense en capacités militaires réellement disponibles ?
L’Europe n’a jamais consacré autant de moyens à sa défense. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, les gouvernements multiplient les annonces, accélèrent leurs programmes d’équipement et cherchent à reconstituer des capacités militaires longtemps réduites au nom des économies budgétaires. Pourtant, entre les ambitions affichées et les matériels effectivement disponibles dans les unités, le chemin demeure long.
Le 4 novembre 2026, le premier groupe allemand d’armement a annoncé qu’il ne réaliserait pas les performances financières espérées cette année. Son chiffre d’affaires devrait atteindre environ 13,2 milliards d’euros, contre 13,7 à 14,2 milliards précédemment envisagés. Sa prévision de marge opérationnelle a été abaissée de 19 % à 18,5 %. Le lendemain, l’action plongeait à Francfort, perdant jusqu’à 17 % en séance. Une sanction sévère pour une entreprise dont les activités bénéficient pourtant de l’accélération des dépenses militaires occidentales.
Rheinmetall ne fait pas face à un effondrement de ses commandes ni à un retournement général du marché de la défense. Le groupe affiche au contraire une progression de 38 % de ses ventes sur les neuf premiers mois de l’année. Ce qui inquiète les investisseurs tient au décalage grandissant entre les perspectives de réarmement et leur traduction industrielle.
Arminius, le programme qui devait accélérer la transformation de l’armée allemande
Au centre de cette affaire figure un programme majeur de la Bundeswehr : Arminius. L’Allemagne entend acquérir, dans ce cadre, une nouvelle génération de véhicules blindés à roues Boxer, l’une des plateformes les plus importantes de la modernisation de ses forces terrestres. Le programme repose sur une coopération industrielle entre Rheinmetall et KNDS, à travers le consortium ARTEC.
L’ampleur du projet traduit les ambitions de Berlin. Une première commande pourrait porter sur environ 1 800 véhicules, selon les informations rapportées par la presse spécialisée allemande. Rheinmetall évaluait durant l’été à quelque 12,4 milliards d’euros la part susceptible de lui revenir dans cette première tranche.
Selon les informations publiées par le média spécialisé allemand Hartpunkt, les variantes envisagées dans le cadre d’Arminius comprendraient notamment des véhicules de commandement, des systèmes de défense antiaérienne Skyranger et des matériels d’artillerie tels que le RCH 155. Leur répartition définitive reste néanmoins liée à la contractualisation du programme.
Pour la Bundeswehr, l’enjeu est considérable. Ces équipements doivent contribuer à la modernisation d’unités terrestres appelées à évoluer dans un environnement où la mobilité, la protection contre les drones, la coordination des feux et la capacité à conduire des opérations de haute intensité prennent une importance croissante.
Alors que Rheinmetall anticipait encore une commande avant la fin de 2026, le groupe reconnaît désormais que les négociations ne pourront aboutir avant 2027. Hartpunkt évoquait dès le 2 novembre la possibilité d’un glissement jusqu’en février prochain, une échéance qui n’a pas été officiellement confirmée.
Des budgets records qui ne garantissent pas des équipements disponibles
Le paradoxe apparaît avec d’autant plus de force que l’Allemagne s’apprête à consacrer des moyens considérables à sa défense. Le projet de budget fédéral pour 2027 prévoit 109,7 milliards d’euros pour le ministère allemand de la Défense, auxquels doivent s’ajouter 29,9 milliards provenant du fonds spécial de la Bundeswehr. L’effort envisagé atteindrait ainsi 139,6 milliards d’euros, contre 108,2 milliards en 2026. À l’échelle européenne, la tendance est tout aussi spectaculaire. Selon l’Agence européenne de défense, les dépenses militaires des 27 États membres ont atteint 418 milliards d’euros en 2025 et pourraient s’élever à 454 milliards en 2026.
Les moyens financiers ne constituent donc plus, à eux seuls, la principale mesure de l’engagement européen. La difficulté consiste désormais à faire correspondre plusieurs calendriers : celui des besoins opérationnels, celui des décisions politiques, celui des procédures d’achat et celui des capacités industrielles.
Les armées ont besoin de matériels cohérents avec leur organisation future. Les gouvernements doivent arrêter les configurations, négocier les contrats et sécuriser les financements. Les industriels, enfin, doivent disposer d’une visibilité suffisante pour organiser des productions qui s’étalent souvent sur plusieurs années. Ces exigences ne sont pas toujours compatibles avec l’urgence stratégique invoquée depuis 2022.
Les munitions, autre point sensible du réarmement européen
Le deuxième motif avancé par Rheinmetall concerne les munitions d’artillerie. Le groupe signale des retards dans les procédures de réception de certains lots, qui repoussent une partie des revenus attendus en 2026. Pour les forces armées européennes, la question est particulièrement sensible.
La guerre en Ukraine a rappelé l’importance des stocks d’obus, des capacités de production de poudres et d’explosifs et de la possibilité de soutenir durablement une consommation élevée de munitions. La reconstitution des réserves est devenue un élément central des politiques de défense.
L’enjeu ne consiste plus seulement à disposer d’un nombre déterminé de systèmes d’artillerie, mais à pouvoir les approvisionner dans la durée. Dans ce domaine, les industriels européens investissent massivement. Rheinmetall développe notamment ses installations de production de munitions et de poudres propulsives. Son site d’Aschau, en Bavière, doit bénéficier d’une extension importante, dont les nouvelles capacités entreront progressivement en service à partir de 2027.
Le groupe augmente également ses moyens de production au Royaume-Uni, en Espagne et dans plusieurs autres pays européens. Ces investissements doivent renforcer la capacité des armées à soutenir des engagements prolongés. Ils illustrent toutefois une caractéristique essentielle du réarmement : la montée en puissance industrielle s’inscrit dans le temps long.
Le réarmement européen reste une addition de programmes nationaux
Les difficultés de Rheinmetall éclairent également une faiblesse structurelle de l’effort européen : l’absence de synchronisation complète entre les stratégies nationales d’équipement. L’Union européenne cherche à remédier à cette fragmentation. Le mécanisme SAFE, doté d’une enveloppe maximale de 150 milliards d’euros de prêts, doit favoriser des acquisitions de défense plus rapides et davantage coordonnées entre États membres. Les premiers financements ont déjà été versés à plusieurs pays, notamment à la Roumanie, à la Bulgarie et à la Lettonie.
Rheinmetall bénéficie directement de cette dynamique. Le groupe a notamment annoncé une commande de 298 véhicules de combat d’infanterie Lynx pour la Roumanie, financée dans le cadre de SAFE. Mais l’effort demeure inachevé. D’après l’Agence européenne de défense, les acquisitions conduites en coopération représentaient 24 % des dépenses d’équipement en 2025. La feuille de route européenne de préparation à la défense à l’horizon 2030 fixe un objectif nettement supérieur : organiser au moins 40 % des achats de défense de manière conjointe d’ici à la fin de 2027.








