Deux Rafale français capables d’emporter l’arme nucléaire ont été ravitaillés en vol dans l’espace aérien allemand, jeudi, aux côtés de deux Eurofighter de la Bundeswehr. Un exercice qui n’avait, selon des sources gouvernementales, jamais eu lieu auparavant, et qui ouvre un conseil des ministres franco-allemand consacré presque entièrement à la défense.
La rencontre s’est déroulée en deux temps : un tête-à-tête jeudi soir entre Emmanuel Macron et le chancelier Friedrich Merz au château de Bensberg, près de Cologne, puis le gros des réunions vendredi, sur la base aérienne de Nörvenich. Ce conseil, convoqué une fois par an, intervient sur fond de relations dégradées entre Dassault et Airbus, alors même que la France et l’Allemagne cherchent à relancer leur coopération militaire en plein réarmement européen.
Un avion de chasse commun enterré
Le projet de Système de combat aérien du futur (SCAF, ou FCAS), censé déboucher sur un avion de chasse européen de nouvelle génération, a été abandonné environ un mois avant ce conseil. En cause, des rivalités industrielles jugées irréconciliables entre l’Européen Airbus et le Français Dassault. Lundi, avant la rencontre, Emmanuel Macron a dit « profondément regretter » cet échec.
L’expert Jacob Ross, dans un article publié fin juin sur BFMTV, décrit une évolution nette du sentiment côté français : après l’achat par Berlin d’avions américains F-35 puis l’annonce du bouclier antiaérien européen ESSI, la « déception » des responsables politiques français « s’est muée en colère » avec l’abandon du SCAF.
Un ravitaillement inédit dans le ciel allemand
C’est dans ce climat qu’intervient la démonstration de jeudi. Deux Rafale à capacité nucléaire ont été ravitaillés par un avion-ravitailleur français dans l’espace aérien allemand, tandis que deux Eurofighter de la Bundeswehr bénéficiaient du même type d’opération, selon un porte-parole de l’armée allemande cité par le Handelsblatt. L’exercice est présenté comme un signe concret de progrès dans la relation entre les deux pays, après des mois de tensions industrielles.
Le dossier le plus sensible du conseil concerne la dissuasion. Emmanuel Macron avait proposé, en mars, d’associer huit pays européens, dont l’Allemagne, à une dissuasion nucléaire dite « avancée ». Les réunions de vendredi doivent amorcer un groupe de pilotage franco-allemand structuré autour de trois volets :
- l’alerte avancée par radars,
- les frappes dans la profondeur
- la défense antimissiles.
La France, seule puissance nucléaire de l’Union européenne, entend rester seule maître de la décision d’engagement du feu nucléaire.
Un responsable du gouvernement allemand, lors d’un briefing à des journalistes, a indiqué que « des accords devraient être conclus » sur ce terrain : « Entre autres choses, il sera très probablement convenu que des militaires allemands participeront pour la première fois à un exercice nucléaire français à l’automne. »
Il s’agit de l’exercice Poker, qui simule des frappes nucléaires aériennes et entraîne habituellement les seules forces aériennes stratégiques françaises. Selon ce même responsable, la réunion se tenait dans un contexte de « pression croissante de la part de la Chine et d’un partenariat transatlantique qui ne pouvait plus être tenu pour acquis ».
Un responsable de l’Élysée a évoqué, de son côté, des progrès significatifs sur cette « dissuasion élargie » un an après le discours prononcé par Macron à l’Île-Longue, avec « les premiers signes » attendus dès vendredi. Les options sur la table vont de la simple participation à l’exercice Poker jusqu’au déploiement temporaire de Rafale à capacité nucléaire sur le sol allemand.
Tous les dossiers ne progressent pas au même rythme. Le projet de char du futur MGCS reste fragilisé depuis l’arrivée de l’industriel allemand Rheinmetall dans le montage et des désaccords sur la conception du véhicule. Sur la défense antiaérienne, l’Allemagne continue de miser sur son initiative European Sky Shield (ESSI), un bouclier reposant largement sur des systèmes américains Patriot et israélo-américains Arrow-3.
L’armée allemande en a mis en service mercredi la première partie, une utilisation inédite du système Arrow en dehors d’Israël.
La France refuse toujours d’y participer, jugeant que cette architecture renforce la dépendance européenne à Washington au détriment des capacités souveraines du continent. Paris plaide pour une approche plus européenne, censée accélérer la montée en puissance de l’industrie continentale.
Malgré ces frictions, Emmanuel Macron a insisté, jeudi soir avant son entretien avec Friedrich Merz, sur un rapprochement qui dépasse selon lui le strict cadre bilatéral : « Je crois pouvoir dire que les derniers mois ont apporté un véritable rapprochement franco-allemand dans l’agenda européen. » Il a ajouté que ces convergences croissantes concernaient aussi la protection de l’industrie européenne et l’orientation stratégique de l’Europe au XXIe siècle.








