La guerre en Russie menace les stocks de gaz européens

Claudio Descalzi, PDG d’Eni, alerte sur une crise énergétique européenne sans précédent depuis les années 1980. Le blocage du détroit d’Hormuz, l’arrêt du gaz russe dès janvier 2025 et la réduction des capacités de raffinage créent une triple vulnérabilité stratégique. Les stocks européens de gaz plafonnent à 53%, tandis que les États-Unis s’imposent comme fournisseur incontournable.

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Chine-Russie : le gazoduc géant qui redessine les routes de l’énergie
La guerre en Russie menace les stocks de gaz européens © Armees.com

Le détroit d’Hormuz bloqué, le gaz russe interrompu dès janvier 2027, les capacités de raffinage européennes en chute libre. L’Europe affronte une convergence de chocs énergétiques sans précédent depuis quarante ans, prévient Claudio Descalzi, PDG du groupe italien Eni. Devant la Commission des Activités productives de la Chambre italienne, le dirigeant a dressé un tableau sans concession d’un continent menacé de pénurie simultanée de pétrole, de gaz naturel liquéfié et de produits raffinés. Une vulnérabilité stratégique qui redessine les rapports de force géopolitiques et place Washington en position de fournisseur incontournable.

Triple choc géopolitique : Covid, Russie-Ukraine, Moyen-Orient

Cinq ans de déstabilisation énergétique

« Ce que nous vivons, nous ne l’avions pas vu depuis les années 1980. En cinq ans, nous avons connu le Covid, la Russie et le Moyen-Orient », a déclaré Claudio Descalzi lors de son audition parlementaire. La pandémie de 2020 a fracturé les chaînes logistiques mondiales. L’invasion de l’Ukraine par Moscou en 2022 a rompu les approvisionnements gaziers russes vers l’Ouest. Les tensions actuelles dans le golfe Persique achèvent de paralyser les flux énergétiques. L’architecture énergétique européenne, construite sur quatre décennies de stabilité relative, s’effondre en moins d’un quinquennat. L’Italie produisait 20 milliards de mètres cubes de gaz annuels dans les années 1980. Elle n’en extrait plus que 3 milliards aujourd’hui, illustrant une dépendance extérieure devenue totale.

Le détroit d’Hormuz : goulot d’étranglement stratégique

9 à 10 millions de barils par jour bloqués

Depuis le 11 juillet 2026, aucun pétrolier ne franchit le détroit d’Hormuz, selon les données rapportées par Descalzi. Ce passage maritime large de 39 kilomètres à son point le plus étroit achemine quotidiennement entre 9 et 10 millions de barils de pétrole brut, soit près de 20% de la consommation mondiale. S’ajoutent 5 millions de barils de produits raffinés, diesel et kérosène principalement, destinés aux marchés asiatiques et européens. Le blocage transforme le Golfe en cul-de-sac pour les exportateurs du Golfe persique. Les pays de l’OCDE mobilisent leurs réserves stratégiques, 400 millions de barils déjà puisés, pour maintenir les cours du Brent entre 90 et 100 dollars. Un plafond artificiel qui masque la tension physique sur les approvisionnements.

82 millions de tonnes de GNL en danger

Le détroit ne véhicule pas que du pétrole. Plus de 82 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié transitent annuellement par cette voie, représentant plus de 20% du commerce mondial de GNL. Le Qatar, premier exportateur planétaire, expédie l’essentiel de sa production via Hormuz vers l’Asie et l’Europe. La paralysie du détroit contraint les méthaniers à contourner la péninsule arabique par le sud, rallongeant les délais de livraison de plusieurs jours et saturant les capacités de transport disponibles. Les prix du gaz au TTF d’Amsterdam ont bondi de 50% en six mois, atteignant 55 euros par mégawattheure. Une flambée qui préfigure des factures énergétiques explosives pour l’hiver 2024-2025.

Janvier 2027 : fin du gaz russe, dépendance américaine confirmée

36 milliards de mètres cubes perdus

« À partir du 1er janvier, il y aura un arrêt complet possible du gaz russe en Europe », prévient Descalzi dans son audition. Les 36 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié encore fournis par Moscou cesseront de couler vers les terminaux européens. L’interruption intervient au pire moment : les stocks de gaz du continent plafonnent à 53% de leur capacité, contre 63% l’année précédente à la même période. L’Allemagne affiche un taux de remplissage critique de 44%, l’Italie se maintient à 71-72%. « Quand le froid arrivera en janvier, non seulement les mètres cubes russes manqueront, mais les volumes stockés seront également inférieurs », souligne le PDG d’Eni. La conjonction entre demande hivernale accrue et réserves amoindries dessine un scénario de rationnement potentiel. Les frappes américaines en Iran compliquent encore la stabilisation régionale nécessaire à la reprise des flux.

Les États-Unis comblent le vide : 50 milliards de mètres cubes livrés

Washington s’impose comme le grand bénéficiaire géopolitique de la crise. Les États-Unis fournissent déjà 50 milliards de mètres cubes de GNL à l’Europe, compensant partiellement les volumes russes disparus et la raréfaction du gaz qatari bloqué à Hormuz. Les terminaux méthaniers américains tournent à plein régime, exportant vers le Vieux Continent à des tarifs supérieurs de 30 à 40% aux prix historiques. L’Europe bascule d’une dépendance russe à une subordination atlantique, avec des implications stratégiques majeures. La sécurité énergétique européenne dépend désormais des arbitrages de la Maison-Blanche et des capacités d’exportation texanes. Une redistribution des cartes qui affaiblit l’autonomie décisionnelle de Bruxelles face à Washington, tout en renforçant la vulnérabilité du continent aux chocs géopolitiques transatlantiques.

Réserves stratégiques et vulnérabilité : 400 millions de barils mobilisés

Les pays de l’OCDE puisent massivement dans leurs stocks pétroliers stratégiques. 400 millions de barils ont déjà été libérés pour contenir la hausse des cours et éviter un emballement spéculatif. Ce coussin de sécurité s’amenuise rapidement. Parallèlement, l’Europe a fermé plus de 20% de ses capacités de raffinage depuis 2020, délocalisées vers l’Asie ou abandonnées faute de rentabilité. L’Italie importe désormais 5 millions de tonnes de kérosène aviation annuellement, alors qu’elle n’en produit que 2,5 millions. La pénurie de diesel et de jet-fuel menace directement les secteurs du transport routier et aérien. La bataille des ressources critiques s’étend désormais aux hydrocarbures raffinés, non plus seulement aux métaux rares. Descalzi critique vertement Bruxelles : « L’Europe ne veut pas de la chimie et nous le dit en face, que vous devez partir d’Europe. Mais personne n’a dit un mot à la Commission européenne pour défendre la chimie ». La filiale Versalis d’Eni a converti ses usines en bioraffineries sans licenciements, mais l’industrie chimique européenne recule face à la concurrence asiatique et américaine, dopée par une énergie bon marché.

L’hiver 2026-2027 testera la résilience d’un système énergétique européen fragilisé par trois décennies de désindustrialisation et cinq années de chocs successifs. La question n’est plus de savoir si l’Europe subira des tensions d’approvisionnement, mais quelle ampleur elles atteindront et quels secteurs devront rationner en priorité.

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