Dans un contexte de compétition géopolitique intense et d’intégration croissante entre spatial civil et militaire, la consolidation du secteur européen des satellites franchit un cap. Airbus, Thales et Leonardo ont officialisé un protocole d’accord (MoU) en vue de regrouper leurs capacités industrielles et de créer un acteur intégré de premier plan. L’opération, baptisée « Project Bromo », ambitionne de faire émerger un pilier spatial européen capable de rivaliser avec les constellations américaines et chinoises — un enjeu autant industriel que stratégique.
Un accord stratégique pour l’autonomie spatiale européenne
Pour les trois industriels, l’objectif est clair : bâtir une base industrielle souveraine autour des satellites, pilier essentiel de la défense moderne. Communications sécurisées, navigation, observation, renseignement, connectivité en théâtre d’opération : le spatial est devenu le nerf technologique des armées. Le protocole signé prévoit la fusion des activités satellites et systèmes spatiaux d’Airbus Defence & Space, de Thales Alenia Space et de Leonardo Space Division. La future entité, opérationnelle à horizon 2027, rassemblerait 25 000 collaborateurs et générerait environ 6,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, selon le communiqué commun du 23 octobre 2025.
L’accord, soumis à l’approbation des autorités de la concurrence, vise à atteindre une « masse critique » industrielle, condition indispensable pour rivaliser avec SpaceX, Northrop Grumman ou CASC. « Cette nouvelle société marque une étape décisive pour l’industrie spatiale européenne. En unissant nos ressources et notre R&D, nous accélérerons l’innovation au service des clients civils et militaires », ont déclaré Guillaume Faury (Airbus), Patrice Caine (Thales) et Roberto Cingolani (Leonardo), cités par le communiqué.
Satellites et défense : vers une intégration capacitaire renforcée
L’un des apports majeurs du projet concerne la mutualisation des compétences en matière de satellites militaires. Airbus apporte son expertise en satellites d’observation (CSO, Pléiades Neo) et en communications sécurisées (Syracuse IV). Thales renforce l’ensemble par sa maîtrise des charges utiles, des composants sensibles et du segment sol, notamment au sein de Thales Alenia Space. Leonardo complète la chaîne avec ses capacités d’intégration et ses participations dans Telespazio, acteur clé des services orbitaux et de la connectivité. Ensemble, ces contributions permettent de constituer une offre complète — de la conception à l’exploitation — couvrant les besoins de défense et de sécurité intérieure.
La consolidation permettra également d’harmoniser les programmes gouvernementaux européens (GOVSATCOM, IRIS², MUSIS, Athena-Fidus) et de réduire les doublons industriels qui freinent la réactivité capacitaire. Selon les prévisions du MoU, le nouvel ensemble devrait générer plusieurs centaines de millions d’euros de synergies annuelles d’ici cinq ans, grâce à la mutualisation des infrastructures, des ingénieries et des chaînes de production de satellites.
Un pilier industriel au service de la BITDE
Pour Bruxelles, cette initiative s’inscrit dans la continuité du European Defence Industry Programme (EDIP) et de la stratégie spatiale de défense européenne. La Commission européenne milite depuis plusieurs années pour une rationalisation du secteur spatial afin d’assurer l’autonomie d’accès à l’espace et la protection des infrastructures orbitales européennes. En agrégeant leurs forces, Airbus, Thales et Leonardo entendent ainsi donner corps à la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) appliquée au spatial.
Sur le plan opérationnel, ce rapprochement ouvre la voie à une coopération accrue entre agences nationales (DGA, ASI, DLR) et institutions européennes (ESA, EUSPA). Il pourrait aussi faciliter le développement de constellations duales (civil/militaire), élément clé pour sécuriser les transmissions stratégiques et les opérations extérieures. Comme le rappelle un haut responsable de l’industrie, cité par Reuters : « Le spatial n’est plus un simple soutien, c’est un théâtre à part entière. Cette consolidation donne enfin à l’Europe les moyens de peser face aux puissances orbitales. »
Les défis à venir : équilibre industriel et enjeux de souveraineté
Si les bénéfices militaires du rapprochement sont évidents, des défis persistent. Le premier concerne la gouvernance : l’équilibre entre sites français, italiens et allemands devra préserver les compétences critiques et éviter toute centralisation excessive. Le second tient aux enjeux de concurrence : plusieurs syndicats, dont la CGT Métallurgie, redoutent un « monopole » européen des satellites au détriment de l’emploi et des PME sous-traitantes. Enfin, la réussite dépendra de la capacité du nouveau groupe à s’adapter à la révolution du spatial commercial — constellations en orbite basse, micro-satellites, intégration IA — sans perdre de vue les besoins des armées.








