Un laser anti-drone a été installé et testé en juin 2026 sur le porte-avions Charles-de-Gaulle. L’information, révélée par Cols Bleus, le magazine de la Marine nationale, et reprise par Zone Militaire, marque une première à bord d’un navire de la flotte française.
L’essai s’est déroulé du 4 au 8 juin 2026, pendant la mission La Fayette 26, alors que le bâtiment croisait dans le golfe d’Oman. Zone Militaire évoque une escale à ce moment-là. La mission, longue de 166 jours en mer, s’est achevée le 11 juillet.
Pour fixer le dispositif, une équipe de l’armée de l’Air et de l’Espace, venue du centre d’expertise de Mont-de-Marsan et d’un escadron de défense sol-air d’Istres, a monté une tourelle bardée de caméras sur le pont d’envol, zone habituellement réservée à l’appontage des avions. Le montage a pris quatre heures.
Un essai resté discret
Le module posé sur le pont comprenait des caméras, un lidar (un télémètre qui mesure les distances à l’aide d’un laser), le faisceau lui-même, un groupe de refroidissement et un poste de commande. La Marine n’a donné ni la puissance utilisée, ni les cibles visées, ni les résultats chiffrés de l’essai. Son objectif affiché était de « valider le comportement du laser dans des conditions opérationnelles inédites », selon Cols Bleus.
Le nom du système testé n’a pas été communiqué officiellement. Mais les photographies publiées ressemblent fortement, selon Zone Militaire, au HELMA-P, fabriqué par l’entreprise française CILAS. Cette arme avait déjà été essayée du 12 au 14 juin 2023 sur la frégate Forbin, en Méditerranée, avant d’être mobilisée pour la protection des Jeux olympiques de Paris en 2024.
Comment le faisceau abat un drone
Un laser anti-drone ne fait pas exploser sa cible. Il la chauffe à un endroit précis jusqu’à la rupture d’une pièce vitale, hélice, structure, électronique ou optique. L’effet rappelle celui d’une loupe qui enflamme une feuille au soleil, en beaucoup plus intense.
La plupart des coques de drones sont en plastique renforcé de fibre de verre, léger et solide. Des chercheurs ont mesuré qu’un laser continu d’1 kilowatt perce une plaque de 2 millimètres de ce matériau en environ 8 secondes : la résine qui colle les fibres se décompose entre 300 et 600 °C, puis brûle, et la paroi perd sa solidité.
Le défi tient à maintenir ce point chaud au même endroit pendant plusieurs secondes malgré le mouvement de la cible, le roulis du navire et les turbulences de l’air, ce que les caméras et le lidar corrigent en permanence. Lors d’essais antérieurs, le HELMA-P avait abattu 38 drones sur 38 en quelques secondes, à environ un kilomètre de distance.
Centimes d’électricité contre millions d’euros
Un tir laser ne consomme que de l’électricité, contrairement à un missile, qui se fabrique, se stocke et ne sert qu’une fois. CILAS annonçait un coût de quelques centimes d’euro par tir pour le HELMA-P. À titre de comparaison, un missile antiaérien Aster 15 était évalué à environ 1 million d’euros devant le Sénat en 2023, pour abattre un drone qui n’en vaut parfois que quelques milliers.
« Quelques centimes d’électricité contre un missile à un million d’euros : l’écart donne le vertige. Il ne doit rien à une astuce comptable, tout à la physique », écrit le Dr Antonin Singer dans son analyse de l’essai. Il ajoute que, si l’air marin laisse passer le faisceau, « c’est l’économie de la défense contre les petits drones qui bascule ».
Embruns et turbulence, une seule cible à la fois
C’est justement cette question de l’air marin que l’essai du Charles-de-Gaulle devait éprouver. Au-dessus de l’océan, le faisceau traverse un air chargé de vapeur d’eau et de gouttelettes salées arrachées aux vagues, qui absorbent ou dévient un peu de lumière, un effet qui s’additionne sur des centaines de mètres.
Une équipe du laboratoire de recherche de l’US Navy, en éclairant ces gouttelettes avec un laser proche de celui des armes actuelles, a montré que l’eau de mer absorbe la lumière presque comme l’eau pure, à 5 % près, avec un échauffement de l’air plus faible que prévu. La pluie, le brouillard et les embruns épais restent toutefois des obstacles sérieux.
S’ajoute un phénomène propre aux lasers puissants, le blooming thermique : l’air absorbe une partie de l’énergie du faisceau, s’échauffe et dévie la lumière, comme au-dessus d’une route en été, ce qui élargit le point lumineux. Un vent de travers aide en chassant l’air chaud, mais la turbulence au ras de l’eau varie avec le soleil et la température de la mer.
Autre limite, plus simple : le laser ne tire que sur une seule cible à la fois et doit y rester posé plusieurs secondes, ce qui réduit son efficacité face à une attaque en essaim. Sa portée utile reste courte, de l’ordre d’un kilomètre pour neutraliser un petit drone selon CILAS, bien en deçà d’un missile antiaérien. Par gros temps, l’arme la moins chère du bord peut donc devenir la moins fiable.
Une couche de défense, pas un remplacement
L’essai français reste modeste face aux ambitions américaines. L’US Navy a développé son propre Laser Weapon System, à base de lasers à fibre de quelques kilowatts : lors d’un test, quatre faisceaux totalisant 5 kilowatts ont été braqués sur une cible. En octobre 2025, le porte-avions USS George H.W. Bush a testé sur son pont un laser de 20 à 35 kilowatts.
Les marines considèrent toutefois le laser comme une couche de défense supplémentaire, et non comme un remplaçant des missiles : il traite les petits drones proches et lents, pendant que les missiles restent réservés aux menaces rapides ou lointaines. La Marine nationale étudie en parallèle d’autres pistes, comme le lanceur modulaire Rampart, fabriqué par Naval Group et récemment essayé sur le porte-hélicoptères Tonnerre.








