Une réduction drastique de la reconnaissance religieuse
Le Pentagone vient de procéder à une refonte majeure de sa classification religieuse. Selon un mémorandum du 20 mai signé par le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, le ministère de la Défense américain a supprimé 180 codes d’affiliation religieuse de ses registres militaires, ne conservant que 31 catégories sur les quelque 211 précédemment répertoriées.
Parmi les 31 options maintenues, 22 concernent différentes branches du christianisme. Ont été écartées de nombreuses religions et croyances : athéisme, humanisme, unitarisme universel, wicca, druidisme, chamanisme, ainsi que les traditions amérindiennes et le judaïsme messianique.
Une justification pragmatique contestée
Pete Hegseth défend cette mesure par la nécessité de simplifier un système devenu « ingérable« . Selon ses explications, un système simplifié permettrait aux aumôniers d’obtenir des informations plus claires et d’anticiper plus efficacement les besoins spirituels des militaires.
La réforme s’inscrit dans un effort plus vaste pour renforcer l’accompagnement spirituel dans la vie militaire. Toutefois, les détracteurs y voient une atteinte à la diversité spirituelle garantie aux membres des forces armées, soulevant des questions constitutionnelles sur la liberté de conscience dans l’institution.
Tensions politiques autour de l’identité mormone
La mesure a immédiatement provoqué des remous politiques. Les sénateurs républicains de l’Utah Mike Lee et John Curtis, tous deux membres de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, ont vigoureusement contesté l’exclusion de leur foi de la liste des religions chrétiennes. « Les saints des derniers jours sont parmi les individus les plus patriotes et dévoués au service de notre pays. Ils sont aussi indubitablement chrétiens« , a déclaré Curtis sur X.
Face à cette pression, le Pentagone a publié lundi une version révisée, supprimant l’identifiant « chrétien » de 20 autres traditions, y compris catholique, luthérienne et pentecôtiste. Manœuvre révélatrice des tensions théologiques profondes concernant l’identité chrétienne des mormons, débat vieux de près de 200 ans notamment en raison de leurs divergences sur la nature de la Trinité.
L’inquiétude des minorités spirituelles
Les communautés religieuses minoritaires expriment leurs préoccupations quant aux conséquences pratiques de cette réduction. Les unitariens universalistes, dont quatre présidents américains étaient membres (John Adams, John Quincy Adams, Millard Fillmore et William Taft), se sentent particulièrement visés. Selon plusieurs sources, leurs membres sont désormais catégorisés sous l’étiquette générique « Autres« .
Philip McLemore, ancien aumônier de l’Air Force de 1984 à 2005, témoigne des discriminations déjà subies : « Cela venait principalement d’autres aumôniers chrétiens et superviseurs qui croyaient que les aumôniers mormons n’étaient pas chrétiens. » Il s’inquiète que la nouvelle classification puisse aggraver ces tensions confessionnelles.
Des enjeux opérationnels méconnus
Au-delà des statistiques, ces codes d’appartenance religieuse revêtent une importance opérationnelle cruciale. Ils permettent aux commandants et aux responsables des aumôneries de comprendre la dimension spirituelle des unités, d’organiser des temps de prière et d’identifier les besoins des militaires déployés, notamment dans des zones de conflit où l’accès aux services religieux peut s’avérer complexe.
Le général de division (à la retraite) Steve Schaick, ancien aumônier en chef de l’armée de l’air, met en garde contre « la possible marginalisation des communautés religieuses minoritaires au sein de l’institution« . L’administration Hegseth multiplie les décisions controversées touchant aux affaires intérieures du Pentagone.
Assurances insuffisantes face aux critiques
Pour apaiser la polémique, le Pentagone assure que les membres des forces armées ne subiront pas de restrictions concernant les inscriptions sur leurs plaques d’identité militaires. Le ministère affirme que « le soutien religieux restera accessible dans l’ensemble des forces armées » et que la mesure ne vise pas à établir les religions « reconnues officiellement« .
Néanmoins, ces garanties peinent à convaincre. L’Association unitarienne universaliste a déclaré : « Nous envoyons notre soutien indéfectible aux unitariens universalistes en uniforme et à nos aumôniers militaires UU« , déplorant la catégorisation générique de leurs membres.
Une politique religieuse en mutation
La controverse s’inscrit dans un débat plus large sur l’identité religieuse de l’Amérique et le rôle de la foi dans les institutions publiques. Pete Hegseth, figure conservatrice controversée, organise déjà des services religieux mensuels diffusés en direct au Pentagone pendant les heures de travail, pratique considérée comme une rupture significative avec les normes militaires concernant la séparation de l’Église et de l’État.
Avec près de 18 millions de membres dans le monde, l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours constitue l’un des groupes les plus affectés. Leur exclusion de l’identité chrétienne ravive un débat théologique ancien sur leur statut confessionnel, dans un contexte où les questions d’appartenance et de loyauté prennent une dimension particulière au sein de l’appareil sécuritaire américain.
La réduction de 85 % de la diversité confessionnelle officiellement reconnue soulève des questions fondamentales sur l’évolution de la liberté religieuse dans l’une des institutions les plus puissantes des États-Unis. Entre pragmatisme administratif et respect de la pluralité spirituelle, le Pentagone navigue désormais en terrain miné.








