L’Ukraine a codé son propre logiciel  » Delta  » : il voit tout le champ de bataille en temps réel

De 20 minutes à 3 : c’est le temps qu’il faut désormais à l’Ukraine pour repérer puis frapper une cible russe. Le logiciel Delta rebat les cartes du champ de bataille moderne.

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L'Ukraine a codé son propre logiciel " Delta " : il voit tout le champ de bataille en temps réel
L’Ukraine a codé son propre logiciel  » Delta  » : il voit tout le champ de bataille en temps réel © Armees.com

Une image se met à clignoter en rouge sur un écran : un soldat russe court le long d’une lisière de bois. En quelques instants, un officier de service relève ses coordonnées. Un marqueur en forme de losange apparaît aussitôt sur la carte numérique du front, visible par toutes les unités du secteur. Quelques minutes plus tard, trois drones d’attaque convergent vers la cible.

Cette séquence, rapportée par le New York Times, résume le fonctionnement de Delta, le logiciel militaire ukrainien qui centralise les données du champ de bataille pour freiner l’avancée russe. Décrit comme une prouesse technologique, il est devenu indispensable à l’armée ukrainienne.

Un poste de commandement transformé en centre de contrôle aérien

Depuis un poste de commandement souterrain, des écrans diffusent en continu des séquences captées par des drones. Chaque image est encadrée d’une couleur : vert pour le matériel russe, bleu pour les forces ukrainiennes, orange lorsque les deux camps sont difficiles à distinguer.

Delta fusionne sur une même interface les flux vidéo des drones, les interceptions radio et les images satellites, puis transmet ces informations à des milliers de drones de reconnaissance et d’attaque qui opèrent 24 heures sur 24. Le résultat est une zone de plusieurs kilomètres de large où chaque mouvement peut être repéré et neutralisé en quelques secondes.

Né en 2014

Le logiciel doit son origine à un groupe de volontaires ukrainiens qui, en 2014, combattaient les séparatistes soutenus par la Russie dans l’est du pays. Ils avaient constaté que les données transmises par les drones arrivaient trop lentement. Le groupe Aerorozvidka conçoit alors une première version, une simple carte numérique partagée permettant de localiser les cibles avec précision.

L’adoption ne va pas de soi. Yaroslav Honchar, cofondateur d’Aerorozvidka, a révélé au New York Times que l’armée ukrainienne a longtemps résisté à ce système, s’accrochant aux cartes papier et aux émetteurs radio. Il faudra attendre l’invasion russe à grande échelle pour que le projet change de dimension, jusqu’à s’étendre, à l’été 2025, à l’ensemble des forces armées ukrainiennes, devenant le système unifié de gestion du champ de bataille du pays.

Le colonel Artem Martynenko, qui supervise le développement du logiciel pour le ministère ukrainien de la Défense, qualifie Delta de « système nerveux » de l’armée de drones, un système qui aurait contribué à paralyser l’avancée russe.

Son principal apport tient à la rapidité. Il y a quelques années, il fallait compter 20 minutes entre le signalement d’une position ennemie et les premiers tirs d’artillerie. Ce délai est réduit à trois à cinq minutes.

Au poste de commandement du Premier régiment d’assaut indépendant, un bunker tapissé d’écrans où traînent des canettes de boissons énergisantes à moitié écrasées, le commandant surnommé Pyrotechnician observe la scène depuis un fauteuil de gaming. « Maintenant, on reste simplement assis là, on a Internet, on ouvre les cartes et on peut voir qui se trouve où et ce qu’il fait », a-t-il expliqué.

La plateforme a attiré l’attention de plusieurs pays occidentaux, à commencer par les États-Unis. Daniel Driscoll, secrétaire à l’Armée de terre américaine, a jugé Delta absolument incroyable. Il a ajouté que le système de gestion du champ de bataille de Delta intègre pleinement chaque drone, chaque capteur et chaque plateforme de tir dans un seul réseau, contrairement au système américain.

La Russie développerait de son côté un logiciel équivalent, mais l’Ukraine conserverait une longueur d’avance, selon Kateryna Bondar, chercheuse principale au Centre d’études stratégiques et internationales de Washington. Pour elle, ce sont les logiciels, et non les drones, qui façonneront la guerre à venir, et les armées occidentales doivent rattraper leur retard rapidement sous peine d’être distancées.

Delta doit prochainement s’enrichir d’un assistant d’intelligence artificielle, SPECTR, un chatbot connecté à la plateforme et à d’autres logiciels, capable de répondre à des questions pointues sur le champ de bataille. Le projet a été révélé par Danylo Tsvok, directeur du centre d’intelligence artificielle du ministère ukrainien de la Défense, qui décrit cette course technologique comme une course aux armements.

« Le camp qui prendra les décisions le plus rapidement aura l’avantage dans cette guerre », a-t-il affirmé.

Sur le terrain, un militaire au nom de guerre Tok, dont l’unité dépend de la direction du renseignement militaire, assure voir tout dans son secteur, « à une profondeur de 30 kilomètres et parfois davantage ».

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