En mars 2026, une revue de flotte de routine a mis au jour un chiffre que les planificateurs de la Marine américaine peinent encore à intégrer. Le retrait programmé de quatre sous-marins lance-missiles guidés de classe Ohio et de douze croiseurs de classe Ticonderoga fera perdre à la flotte 2 080 cellules de lancement vertical, les fameux VLS, en une seule vague.
C’est la plus importante perte concentrée de capacité de frappe navale depuis la fin de la Guerre froide, confirme le média 19fortyfive. Réunis, les bâtiments concernés transportent à eux seuls plus de tubes lance-missiles que des flottes de surface entières de marines alliées. L’écart n’a d’ailleurs pas été découvert lors d’une crise, mais pendant un exercice de planification programmé, en confrontant les calendriers de retrait à ceux de construction.
Quatre coques que rien ne remplace
Les quatre sous-marins concernés, l’USS Ohio, l’USS Michigan, l’USS Florida et l’USS Georgia, ont débuté leur service comme lanceurs de missiles balistiques avant d’être convertis, au début des années 2000, pour tirer des Tomahawk conventionnels. Chaque coque loge désormais 154 cellules VLS, une densité qu’aucune autre plateforme de l’inventaire américain n’égale. À eux quatre, ils emportent 616 tubes.
Un seul de ces sous-marins peut saturer des défenses aériennes à une cadence qu’il faudrait plusieurs navires de surface ou sorties aériennes pour égaler. Il opère sans ravitaillement aérien et reste posté pendant des mois. Deux de ses tubes avant ont été convertis en sas d’évacuation pour les forces spéciales : un seul bâtiment peut transporter jusqu’à 66 Navy SEALs ou Bérets verts en zone contestée et les déployer sans faire surface.
Ces coques ont dépassé 30 ans de service. Certaines atteindront 42 ans au moment de leur retrait, plus du double de leur durée de vie conçue. Leurs cœurs de réacteur approchent des limites de fonctionnement sûr, et l’affaiblissement des coques impose une surveillance continue.
Les croiseurs Ticonderoga apportent 1 464 cellules de plus
Les douze Ticonderoga programmés au retrait ajoutent 1 464 cellules à la note. Chacun emporte 122 missiles de croisière Tomahawk, mais leur magasin lance aussi des missiles surface-air Standard, des Evolved Sea Sparrow et des roquettes anti-sous-marines ASROC ; certains disposent même d’une capacité de défense antimissile balistique.
Le correspondant de Naval News, Peter Ong, a calculé les totaux combinés des retraits. Il précise que cela donne un total de 1 464 cellules VLS pour les croiseurs et 616 cellules VLS pour les SSGN, soit un total combiné de 2 080 cellules VLS. Les croiseurs apportent un magasin polyvalent, les sous-marins la densité de tir. Perdre les deux plateformes en même temps retire à la flotte du volume et de la flexibilité.
Le remplacement des SSGN repose sur le sous-marin Virginia Block V et son module Virginia Payload Module. Une extension de coque de 25,3 mètres fait passer la capacité de missiles de chaque bâtiment de 12 à 40 tubes, ce qui en fait les deuxièmes plus grands sous-marins jamais construits pour la Marine américaine, derrière la seule classe Ohio.
Le gain reste modeste : 28 cellules Tomahawk supplémentaires par rapport aux précédentes variantes Virginia, quand un seul SSGN de classe Ohio en emporte 154. Égaler la salve des quatre sous-marins retirés nécessiterait donc plusieurs Block V livrés selon un calendrier que les chantiers actuels ne peuvent tenir. La capacité industrielle américaine a diminué d’environ 30 % depuis la guerre du Golfe.
La même base industrielle construit simultanément la classe Columbia, réservée à la dissuasion nucléaire et à ses missiles balistiques Trident, sans aucune compensation au déficit de frappe conventionnelle. Le programme reste retardé et en dépassement budgétaire, pour un coût total projeté d’environ 130 milliards de dollars pour 12 bâtiments.
Le premier bateau doit entrer en service d’ici 2030 pour éviter une brèche dans la triade stratégique, mais les pénuries de main-d’œuvre ont déjà repoussé ses livraisons de plus d’un an par rapport aux objectifs initiaux.
La Marine doit maintenir au moins 10 sous-marins lanceurs d’engins en patrouille en permanence pour assurer la dissuasion nucléaire du pays. Le général Anthony Cotton, commandant de l’U.S. Strategic Command, a suggéré d’élargir la flotte au-delà des 12 bâtiments Columbia prévus.
Des évaluations internes de la Marine considèrent désormais le manque de cellules VLS comme une contrainte structurante pour la planification opérationnelle. Les calculs de profondeur de magasin, les calendriers de déploiement et les jeux de guerre intègrent déjà la réduction de 2 080 cellules.
Aucun changement officiel du calendrier de retrait n’a toutefois été annoncé. Les quatre sous-marins restent en service, chacun transportant toujours ses 154 Tomahawk.







