Par Agnès C.
La France réarme. Les milliards s’accumulent dans les lois de programmation militaire, les usines tournent à plein régime, et l’industrie de défense devient le nouvel eldorado d’une économie en manque de boussole. Mais une question cruciale, trop souvent esquivée, s’impose : cet argent public est-il vraiment bien dépensé ?
413 Mds€
C’est le montant total de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, soit une hausse historique de 40% par rapport à la LPM précédente.
L’industrie en guerre : le retour en grâce des canons
L’image est saisissante. À Roanne, dans l’usine KNDS qui fabrique les chars Leclerc et les canons Caesar, on emprunte désormais les méthodes de Toyota. Flux tendus, cadences accélérées, organisation en îlots de production : l’automobile industrialise la défense. Ce qui aurait fait sourire il y a dix ans est aujourd’hui une nécessité stratégique absolue.
Pendant des décennies, la France a laissé fondre ses capacités industrielles militaires au nom d’une paix supposée permanente. Les dividendes de la paix ont bon dos. Résultat : lorsque l’Europe a eu besoin d’obus pour l’Ukraine, elle en produisait à peine 300 000 par an. La Russie, elle, en fabrique plus d’un million. Ce décrochage industriel a un coût que personne n’avait sérieusement chiffré, et qui se paie cash aujourd’hui.
La bonne nouvelle, c’est que la réindustrialisation défensive crée des emplois, des compétences, et une chaîne de valeur durable. La mauvaise : elle prend du temps, coûte cher, et suppose une discipline budgétaire que l’État français n’a pas franchement démontré ces dernières années. Avec 3 460 milliards d’euros de dette au compteur, chaque milliard investi dans la défense est un milliard qui ne se finance pas tout seul.
LPM : les milliards sont là, les réformes attendent
413 milliards d’euros sur sept ans. La LPM 2024-2030 est historique sur le papier. Mais l’histoire des lois de programmation militaire françaises est aussi celle de leurs révisions discrètes, de leurs gels de crédits et de leurs reports d’équipements. On se souvient que la précédente LPM était déjà qualifiée de "réparation" après des années de sous-investissement chronique.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la France dépense assez (la trajectoire est engagée) mais si elle dépense bien. Or, sur ce point, les signaux d’alarme sont nombreux. Les coûts de programmes comme le Rafale, le MGCS ou les frégates de défense et d’intervention dérapent régulièrement. La Cour des comptes l’a souligné à plusieurs reprises : le suivi des dépenses d’armement manque de rigueur et de transparence.
Comparez avec nos voisins : la Suède, qui intègre l’OTAN dans l’urgence, a imposé à ses industriels de défense des audits de performance stricts. L’Allemagne, malgré son Sondervermögen de 100 milliards, a conditionné les contrats à des jalons industriels précis. En France, la culture de l’évaluation reste le parent pauvre de la culture de l’engagement.
Souveraineté stratégique : le prix de la lucidité
La réalité géopolitique de 2026 impose une évidence douloureuse : la sécurité a un prix, et ce prix augmente. De l’Arménie sous pression russe aux adolescents enrôlés par Moscou et Téhéran pour déstabiliser l’Europe, les menaces ne sont plus théoriques. Elles sont budgétaires, industrielles, cyber, humaines.
Mais souveraineté ne signifie pas chèque en blanc. Il est possible (et nécessaire) de réformer profondément la gestion des programmes d’armement, d’évaluer systématiquement le rapport coût-capacité opérationnelle, et d’imposer aux industriels comme à l’administration militaire une culture de la performance qui fait encore défaut.
Réarmer la France est une nécessité. Le faire sans rigueur serait une faute. Les générations qui paieront cette dette méritent mieux que des milliards dépensés sans compte à rendre.
Agnès C.
Économiste








