Se préparant aux engagements de haute intensité dans la durée, l’armée de Terre reconstitue sa capacité de feux dans la profondeur, érigée en priorité par les leçons d’Ukraine et des conflits récents. Eurosatory 2026 en a livré le signal le plus net avec le choix du successeur du LRU. Mais la panoplie reste incomplète : le haut du spectre, la très longue portée, attend toujours des décisions.
C’est l’annonce qu’attendaient les artilleurs français. Le 15 juin, à l’ouverture du salon Eurosatory, la ministre des Armées Catherine Vautrin a désigné le successeur du lance-roquettes unitaire (LRU) : le système Thundart, développé par MBDA et Safran, au terme du programme « successeur LRU ». La cible est connue : vingt-six systèmes d’ici 2030, portés à 52 en 2035, contre une petite dizaine de LRU aujourd’hui en fin de vie, pour une entrée en service visée à l’horizon 2030. Le tout au terme d’une compétition qui opposait le duo à l’offre de Thales et ArianeGroup, ainsi qu’à des solutions étrangères, le Pinaka indien et le Chunmoo sud-coréen, meilleur marché mais jugées moins souveraines.
Pourquoi cette décision compte-t-elle autant ? Parce que le LRU, seul moyen dont dispose l’armée de Terre pour frapper à quelque 70 kilomètres, devient obsolète dès 2027, et qu’un seul régiment en est aujourd’hui doté. Le chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), le général Pierre Schill, a fait de ces feux la première de ses priorités : dans les exercices et les simulations de haute intensité, rappelait-il aux députés le 9 avril, près de 70 % des destructions infligées à l’adversaire proviennent des feux longue portée, pas des chars, ni de l’infanterie au contact. L’objectif affiché : aligner à terme trois régiments de feux longue portée, un par division et un au niveau du corps d’armée.
Un continuum qui se reconstitue
Le choix du Thundart n’est que la pièce la plus visible d’un réagencement plus large. Parallèlement à la transformation « Armée de Terre de combat », engagée dès 2023, qui redonne à chaque régiment d’infanterie une section de mortiers de 120 mm, capacité de frappe organique perdue de longue date, l’actualisation de la LPM 2024-2030, adoptée définitivement début juillet, renforce la cible de canons CAESAR (+11) et programme une hausse de l’ordre de 400 % des munitions téléopérées par rapport à la programmation initiale, ces engins rôdeurs devenus incontournables de l’Ukraine au Proche-Orient, ainsi que de nouveaux radars de contre-batterie.
Le programme « successeur LRU », lui, est né d’une consultation notifiée fin 2024 aux deux groupements français, pour une démonstration mi-2026 et une sélection la même année. Les munitions, elles, bénéficient de 8,5 milliards d’euros supplémentaires sur la période, portant le total à 26 milliards. À la tête de la Direction générale de l’armement (DGA) qui passera en 2026 un volume de commandes record, Patrick Pailloux résume la bascule : les conflits récents ont rappelé l’importance des volumes et de la profondeur des stocks, et le DGA entend « accélérer très fortement les commandes » de munitions dès cette année. Un mot d’ordre relayé, côté cabinet, par la ministre déléguée Alice Rufo, qui pressait dès avril les industriels d’accélérer la fabrication de tous les types de munitions.
Le haut du spectre, encore à l’état d’esquisse
Reste que la panoplie est loin d’être complète, et c’est dans la grande profondeur que les trous restent béants, malgré deux propositions industrielles emblématiques.
Le premier est le missile de croisière terrestre (LCM), présenté par MBDA à Eurosatory 2026 dans une version retravaillée, associant un porteur terrestre capable selon le constructeur d’entrer en batterie, de tirer, et de s’esquiver en 15 minutes. Le missile est le même que le MdCN, bénéficiant d’une mise à niveau « Mark 2 », qui sera développé et produit pour la Marine nationale dès 2026. Comme lui, le LCM est crédité de plus de 1000 kilomètres de portée (des sources évoquent même 1400). Il bénéficie de Fastrike, système de préparation de mission assisté par l’IA qui propose, dans des délais très courts, des trajectoires tenant compte de la situation tactique, en particulier la défense aérienne adverse. Pour certains scénarios de haute intensité, le missilier offre de le combiner avec Deluge, un OWE (one-way effector) notamment destiné à saturer les systèmes anti-missiles adverses. L’industriel vise un premier tir en 2028 et une capacité initiale en 2029.
Alors que l’Allemagne vient d’obtenir des Etats-Unis la possibilité de se fournir en Tomahawk, en dépit de délais de livraison et de contrainte d’emploi largement documentés, d’autres forces terrestres européennes pourraient être intéressées par le LCM, qui occupe le même créneau que le missile américain, mais avec une conception, une fabrication et une autorité d’emploi purement européennes. Le choix par la France du frère jumeau du MdCN serait probablement une incitation dans ce sens, non évoquée à ce jour.
Le second dossier concerne le créneau balistique, avec le projet de MBT (missile balistique terrestre ou de théâtre selon les versions) développé par AGS. Le projet de loi de finances pour 2026 a créé une opération du même nom, dont le développement est chiffré à environ un milliard d’euros et dont l’essentiel des paiements ne tombera que bien plus tard, 15,6 millions d’euros étant affectés en 2026 à une étude de levée de risques. L’objectif : un missile sol-sol balistique conventionnel de classe 2 500 km, éventuellement couplé au planeur hypersonique V-MAX, pour une première capacité en 2035-2036. Un projet qui pourrait connaitre une dimension européenne dans la perspective de l’initiative ELSA, fréquemment mentionnée par Emmanuel Macron dans ses discours stratégiques, et dont les dernières évolutions mettent en évidence l’importance des portées supérieures à 2000 kms. Les partenaires allemands et britanniques y affichent leurs ambitions, tout en se passant jusqu’à présent des compétences françaises, pourtant uniques en Europe dans ce segment.
Cette arme-là, toutefois, échappe à la logique proprement terrestre. Interrogé sur la création d’un éventuel régiment pour la servir, le général Schill a été explicite : il s’agit d’une capacité d’une toute autre allonge, destinée à frapper très au-delà de l’adversaire immédiat de la force terrestre. Elle « relève avant tout d’une logique interarmées », a-t-il précisé aux députés le 9 avril, ajoutant que rien n’est encore décidé, ni sur l’organisation, ni même sur l’armée (Terre ou Air), qui en aurait la charge, à l’image du SAMP/T confié aux aviateurs. Le CEMAT, lui, assume l’ordre des priorités : le successeur du LRU et ses régiments d’artillerie d’abord ; le missile balistique restant, pour l’heure, hors de sa fenêtre de considération immédiate.
Un rattrapage réel, un socle encore fragile
Reste le nerf de la guerre. La LPM actualisée engage beaucoup mais décaisse prudemment, l’essentiel de l’effort financier étant reporté après 2027, c’est-à-dire après la prochaine présidentielle. Les stocks de munitions complexes, que les parlementaires jugent encore insuffisants dans la perspective d’un choc avant 2030, restent le véritable juge de paix : un continuum de feux ne vaut que par la profondeur de son magasin.
À l’occasion d’Eurosatory, l’armée de Terre a donc marqué un point net et attendu, cohérent avec les mortiers et les obusiers, et complétant la gamme des portées dans la profondeur « tactique ». Mais le sommet de cet édifice, la frappe de précision dans la grande profondeur depuis la terre, ne connait pas pour le moment l’attention que le discours politique semblait indiquer. Le succès de Thundart montre la direction, il reste à suivre la voie.








