Alors que les sanctions occidentales tentent d’étrangler les capacités industrielles de la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine, une matière première longtemps jugée inoffensive joue un rôle déterminant dans le maintien de sa puissance militaire : le coton. Derrière cette fibre associée à l’habillement se cache un maillon indispensable à la fabrication de la nitrocellulose, composant clé des poudres propulsives. Et dans ce marché sensible, l’Ouzbékistan s’affirme désormais comme partenaire central du Kremlin.
Le coton, matériau discret mais essentiel aux poudres propulsives
Si le grand public perçoit le coton comme un produit textile, l’industrie de la Défense lui confère un rôle bien différent. Traité avec un mélange d’acide nitrique et sulfurique, il se transforme en nitrocellulose. Cette pâte énergétique — base de nombreuses poudres modernes — est indispensable à la performance des projectiles et à la stabilité des munitions. Plus la qualité du coton est élevée, plus la nitrocellulose obtenue garantit une combustion régulière et une portée améliorée.
La Russie, soumise depuis 2022 à une série d’embargos visant les matériaux sensibles, n’a jamais pu développer une autosuffisance totale dans ce domaine très spécifique. Elle dépend donc toujours d’importations, malgré les efforts de substitution engagés par son industrie de Défense. L’Union européenne interdisant explicitement l’exportation de nitrocellulose vers Moscou, le Kremlin a renforcé des circuits parallèles déjà existants.
Les approvisionnements russes reposaient historiquement sur la Chine. Mais depuis 2022, un basculement notable s’opère vers l’Asie centrale, renouant avec les flux hérités de l’époque soviétique. L’Ouzbékistan occupe désormais une place dominante. Selon les données onusiennes citées dans l’étude de la Kyiv School of Economics, Tachkent a exporté vers la Russie plus de 430 millions de dollars de coton en 2023, soit près de trois fois les volumes chinois. Cette montée en puissance s’appuie sur un réseau industriel structuré, notamment dans la vallée de Fergana, région historiquement vouée à la culture du coton.
Cette géographie particulière offre au Kremlin un approvisionnement stable, proche et difficile à perturber. Dans un contexte où chaque matière première stratégique est scrutée, le coton fait figure d’exception : il circule plus discrètement que les métaux ou les composants électroniques.
Un produit à double usage qui complique les sanctions
Les alliés de Kiev se heurtent à un problème de qualification : le coton est un bien à double usage. Il peut alimenter l’industrie textile comme la production de nitrocellulose. Cette ambiguïté limite les leviers juridiques disponibles. Comme l’explique Pavlo Shkurenko, expert de la Kyiv School of Economics, retracer la destination finale de la matière est extrêmement complexe. Une même usine peut fournir à la fois du coton pour des articles ménagers et pour des charges propulsives. C’est cette nature hybride qui permet à Moscou de contourner indirectement certaines restrictions.
L’Union européenne a néanmoins ciblé plusieurs acteurs. Parmi eux, Rustam Muminov, homme d’affaires russo-ouzbek opérant depuis l’usine de Fergana, dont une large part de la production de pâte de coton était destinée à la Russie. Bruxelles l’a sanctionné en octobre 2023, suivie par Londres en décembre.
Face à ces contournements, les experts plaident pour des mesures plus coercitives. Les « sanctions secondaires » font partie des outils les plus cités. Leur logique est simple : toute entreprise d’un pays tiers commerçant avec la Russie dans un secteur jugé stratégique serait exposée à des mesures punitives. Selon Pavlo Shkurenko, cité par RFI, une telle pression pourrait inciter plusieurs opérateurs ouzbeks à reconsidérer leurs échanges avec Moscou, au risque de perdre l’accès aux marchés européens. Cependant, ce levier comporte des limites. L’Ouzbékistan cherche à préserver un équilibre diplomatique entre l’Union européenne, les États-Unis, la Chine et la Russie. Une politique trop intrusive risquerait de pousser Tachkent à renforcer ses liens avec Moscou, plutôt qu’à les réduire.








