Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, l’Histoire est revenue par la grande porte et une évidence s’est imposée : la paix n’est plus acquise en Europe ! La Défense est redevenue un pilier stratégique, et en réponse à ce choc géopolitique, la France a adopté une Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 qui s’est voulue ambitieuse : 413 milliards d’euros annoncés pour moderniser les armées.
Depuis, un grand nombre d’acteurs du secteur déchantent : le rapport d’information n°615 sur les perspectives de financement des objectifs fixés par la loi de programmation militaire, rendu par le sénateur Dominique de LEGGE, rapporteur spécial des crédits de la mission « Défense », alerte : malgré l’affichage volontariste, la trajectoire de la LPM est fragilisée par la réalité des finances publiques et des capacités industrielles.
Des milliards annoncés… mais une efficacité relative
L’augmentation du budget militaire semble spectaculaire : 105 milliards d’euros de plus par rapport à la LPM précédente. Pourtant, ce chiffre est à relativiser. D’une part, il est exprimé en euros courants — ce qui ne tient pas compte de l’inflation, laquelle réduit mécaniquement le « pouvoir d’achat » de nos armées. D’autre part, cet effort repose sur des hypothèses économiques devenues obsolètes. La croissance du PIB étant plus faible que prévu, la part du budget de la Défense dans la richesse nationale semble gonflée artificiellement.
Résultat : la France consacrerait 2,3 % de son PIB à la défense en 2030, très loin des 3% visés initialement, et encore plus loin des 6 % des années 1960. Cette « hausse » peine donc à masquer une érosion continue de l’effort de défense sur le long terme.
Une exécution budgétaire sous tension dès la première année
Le rapport du Sénateur De Legge met surtout en lumière une autre faiblesse structurelle : l’absence de marge de manœuvre budgétaire. En 2024, la mission « Défense » a consommé 1,6 milliard d’euros de plus que prévu. Le ministère a tenu à sanctuariser ses commandes, au prix d’un mécanisme budgétaire précaire : les « reports de charges ». Concrètement, on commande aujourd’hui ce que l’on ne peut payer que demain.
Le volume de ces reports a plus que doublé en deux ans, atteignant 8 milliards d’euros en 2024. En parallèle, près de 90 % des crédits 2025 (hors personnel) serviront à apurer les dettes passées. Cette logique contraint toute réactivité opérationnelle, notamment face aux imprévus ou aux crises.
Une armée modernisée, mais à périmètre constant
Oui, la LPM modernise les équipements : avions Rafale, véhicules Scorpion, frégates de nouvelle génération… Mais ces modernisations ne compensent pas la réduction massive des formats depuis trente ans. En chiffres :
- Chars de combat : de 1 349 (1991) à 222 (2021)
- Avions de chasse : de 686 à 254
- Navires de guerre : de 41 à 19
Le nombre d’hommes augmente à peine (+700 postes ETP/an), tandis que la disponibilité des matériels reste inégale — et surtout n’est plus communiquée au Parlement depuis 2023… Autre fragilité : les hausses d’activité opérationnelle ne sont prévues qu’à partir de… 2028. En attendant, les forces doivent faire avec l’existant.
L’Europe de la Défense : ambition commune, résultats incertains
Face à ces défis, le rapport sénatorial appelle à renforcer l’intégration européenne de la défense. L’idée n’est pas nouvelle : mutualiser les moyens, accroître l’efficacité, sortir des dépendances stratégiques. Mais les résultats concrets tardent à se matérialiser.
La Commission européenne a certes présenté un plan « ReArm Europe » en mars 2025, visant à mobiliser 650 milliards d’euros sur 4 ans via un assouplissement temporaire des règles budgétaires et un mécanisme de prêt baptisé « SAFE ». Ces outils doivent encourager les États à investir dans leur industrie de défense sans alourdir leur déficit.
Mais ce volontarisme se heurte à deux limites :
- L’absence de stratégie commune : dans une Union européenne à qui les traités ne confient aucune responsabilité en matière de Défense, les intérêts des Etats-membres sont multiples, et le Livre blanc européen récemment publié en a été un exemple manifeste, car vivement critiqué pour son contenu vide et indigeste.
- Les incomptatibilités industrielles. Les grands programmes communs comme le SCAF (avion de combat franco-allemand-espagnol) ou le MGCS (char du futur) peinent à avancer, et pour cause : entre divergences industrielles, différences de vues stratégiques et opérationnelles, redondances bureaucratiques, les programmes s’embourbent dans d’interminables échanges entre politiques et industriels.
L’industrie de défense : le vrai nerf de la guerre
Le rapport a le mérite d’insister sur un point souvent ignoré : la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) est le maillon central de notre autonomie stratégique. Or, cette industrie reste sous tension :
- Les commandes sont souvent non formalisées, voire payées en retard.
- Les contraintes administratives (foncières, environnementales, financières) freinent les extensions d’usine ou les créations de sites.
- L’accès au financement privé est encore insuffisant, faute de garanties publiques et d’un cadre clair.
- Les difficultés RH sont persistantes avec un manque crucial d’ingénieurs et d’ouvriers qualifiés.
Sans montée en puissance de la BITD, l’effort budgétaire français risque de profiter… à des industriels étrangers mieux organisés. La souveraineté passe aussi par les chaînes de production.
Un effort nécessaire, mais un cap à clarifier
Le rapport du Sénateur De Legge ne remet pas en cause la nécessité d’un effort militaire — il en souligne au contraire l’urgence dans un contexte où les États-Unis conditionnent de plus en plus leur protection de l’Europe. Mais il plaide pour une défense soutenable, lisible, et fondée sur une stratégie claire, tant à Paris qu’à Bruxelles.
Ses recommandations sont pragmatiques :
- Mieux anticiper les surcoûts des OPEX,
- Mieux piloter le report de charges,
- Rétablir la transparence sur les indicateurs de disponibilité,
- Adapter les matériels aux besoins opérationnels (qualitatifs et quantitatifs).
Ces leviers sont plus concrets — et potentiellement plus efficaces — que la seule invocation d’une hypothétique « Europe de la Défense ».
Ne plus confondre dépenses et puissance
Le constat est sans appel : les milliards ne suffisent pas à restaurer une puissance militaire crédible. La LPM 2024-2030 a le mérite d’exister, mais son exécution repose sur des hypothèses fragiles, une industrie contrainte, et une absence de stratégie pleinement intégrée à l’échelle européenne.
Plutôt que de poursuivre des chimères technocratiques, le temps est venu de renouer avec une logique simple : des forces capables, disponibles, entraînées, équipées, et soutenues par une base industrielle cohérente. C’est à ce prix que la France pourra affronter les défis du XXIe siècle.








