Washington et Londres préparent l’interdiction des onduleurs solaires fabriqués en Chine. La Commission fédérale des communications (FCC) américaine finalise une réglementation qui pourrait entrer en vigueur avant la fin de l’année, selon cinq sources proches du dossier interrogées par Reuters. Motif invoqué : la sécurité des réseaux électriques occidentaux et la crainte que Pékin n’utilise ces équipements pour perturber l’approvisionnement en électricité.
Les onduleurs convertissent le courant continu des panneaux solaires ou des batteries en courant alternatif compatible avec le réseau. Longtemps considérés comme de simples composants techniques, ils sont désormais au centre d’une bataille stratégique. La domination chinoise sur ce segment, incarnée par Sungrow Power Supply et Huawei, inquiète les capitales occidentales. En 2024, près de 24 % des onduleurs importés aux États-Unis provenaient de Chine, d’après la Commission d’examen économique et sécuritaire États-Unis-Chine.
Des dispositifs de communication non autorisés découverts dans les réseaux
L’offensive réglementaire repose sur des découvertes troublantes. L’année dernière, des experts américains ont mis au jour des dispositifs de communication dissimulés dans des onduleurs solaires chinois connectés au réseau électrique national. Démontés lors d’audits de sécurité, ces équipements contenaient des composants permettant potentiellement une communication à distance, ouvrant la voie à des scénarios de sabotage ou d’espionnage industriel.
Uri Sadot, directeur général de SolarDefend, résume l’ampleur du défi : « L’Europe et l’Amérique prennent conscience du risque de perdre le contrôle souverain de leurs systèmes énergétiques à cause des onduleurs ». La numérisation croissante des infrastructures électriques multiplie les points d’entrée pour des acteurs malveillants, rendant les réseaux plus vulnérables aux cyberattaques.
Le cadre législatif américain a partiellement anticipé ces menaces. La loi d’autorisation de la défense nationale pour l’exercice fiscal 2026 interdit déjà au ministère de la Défense d’acquérir des cellules, modules ou onduleurs photovoltaïques fabriqués par des entités étrangères jugées préoccupantes, catégorie dans laquelle figurent les entreprises chinoises. La mesure envisagée par la FCC étendrait l’interdiction à l’ensemble du marché civil.
Un dossier enlisé par les tensions diplomatiques
Le cheminement de l’initiative illustre les contradictions de la politique américaine vis-à-vis de Pékin. L’été dernier, le Conseil national pour la dominance énergétique de la Maison-Blanche avait demandé au ministère du Commerce d’élaborer une interdiction accélérée des onduleurs chinois. Mais la démarche s’est enlisée, selon trois sources citées par Mezha, dans un contexte où l’administration Trump recherchait alors un rapprochement avec la Chine.
Le ministère du Commerce avait même gelé plusieurs mesures punitives visant les technologies chinoises, notamment des restrictions concernant les fabricants de drones et de routeurs d’origine chinoise. Face à la paralysie, la FCC a pris le relais en imposant ses propres interdictions sur les nouveaux modèles étrangers de drones en décembre, puis de routeurs en mars. Aucune dérogation n’a été accordée jusqu’à présent aux entreprises chinoises, bien que les fabricants puissent théoriquement en solliciter.
La relance du dossier des onduleurs solaires découle en partie d’une décision européenne. En mai, la Commission européenne a banni l’utilisation d’onduleurs fabriqués en Chine dans les projets énergétiques financés par des fonds publics. Selon Business Standard, la mesure a créé un précédent politique majeur qui a encouragé Washington à réactiver ses propres travaux réglementaires.
Pékin dénonce une « répression injustifiée »
L’ambassade de Chine à Washington a réagi vivement, dénonçant « une extension excessive du concept de sécurité nationale » et « une répression injustifiée des entreprises chinoises ». Pékin insiste sur la nécessité d’un environnement commercial transparent et équitable pour tous les acteurs du marché, une position qui reflète sa propre stratégie d’instrumentalisation économique.
La Chine n’a d’ailleurs pas hésité à utiliser sa domination dans le secteur des minéraux critiques comme levier géopolitique. L’année dernière, Pékin a imposé une série de contrôles à l’exportation sur les terres rares, éléments essentiels à la fabrication d’applications technologiques dans les secteurs de la défense et de l’énergie. La guerre des matières premières stratégiques s’inscrit dans une rivalité technologique qui dépasse largement le seul secteur solaire, comme l’illustre la course aux infrastructures spatiales critiques.
Du côté européen, les décideurs politiques envisagent d’aller plus loin en renforçant la sécurité des onduleurs par l’identification des fournisseurs à risque. Un projet de directive actualisée sur la cybersécurité pourrait permettre d’inscrire certains fabricants chinois d’onduleurs sur une liste noire. Un porte-parole de la Commission européenne a toutefois précisé que le texte ne vise aucun pays particulier, mais propose un cadre permettant d’identifier les États présentant des préoccupations en matière de cybersécurité.
Enphase Energy et Shoals Technologies en embuscade
Les répercussions économiques d’une telle interdiction s’annoncent considérables. Les entreprises chinoises ont conquis des parts de marché significatives en Occident en pratiquant des prix agressifs. Une restriction sur les importations créerait mécaniquement un avantage compétitif majeur pour les fabricants domestiques américains et européens, au premier rang desquels figure Enphase Energy.
L’action d’Enphase a bondi de 6,2 % lors de la séance du 30 juin, les investisseurs anticipant un transfert de parts de marché et une hausse des prix de vente moyens. L’entreprise californienne, spécialisée dans les micro-onduleurs, bénéficierait doublement : par l’élimination de concurrents étrangers à bas coûts et par la revalorisation tarifaire consécutive à la raréfaction de l’offre. Shoals Technologies, autre acteur américain du secteur des systèmes énergétiques solaires, a également vu son titre grimper de 6,2 % dans le même contexte.
Mais au-delà des gains boursiers immédiats, se pose la question de la capacité de production occidentale. Les fabricants chinois dominent le marché mondial des onduleurs grâce à des économies d’échelle considérables et une intégration verticale de leur chaîne d’approvisionnement. Remplacer rapidement ces volumes nécessitera des investissements massifs dans les capacités de production européennes et américaines, avec un risque de pénurie temporaire et de hausse significative des coûts d’installation solaire.
Un alignement transatlantique renforcé face à Pékin
Heather Conley, experte de l’Europe à l’American Enterprise Institute, estime que les mesures pourraient signaler un alignement renforcé entre les États-Unis et l’Europe face à la Chine. Les dirigeants du G7 se sont d’ailleurs engagés ce mois-ci à travailler ensemble pour réduire leur dépendance vis-à-vis de Pékin concernant les minéraux critiques, une décision qui s’inscrit dans la même logique de résilience stratégique.
La FCC a souligné dans un communiqué que ses interdictions restent « entièrement neutres sur le plan géographique et ne visent aucun pays en particulier ». La formulation, aussi diplomatique soit-elle, peine à masquer la réalité : les entreprises chinoises constituent la cible principale de ces dispositifs réglementaires, compte tenu de leur position dominante sur le marché et des préoccupations sécuritaires qu’elles suscitent.
Pour les professionnels du secteur solaire, l’incertitude demeure quant au calendrier et à la portée finale des restrictions. Cinq sources ont d’ailleurs prévenu que le projet américain pourrait être modifié, voire abandonné. Les pressions contradictoires s’exercent sur l’administration : d’un côté, les impératifs de sécurité nationale et la volonté de protéger l’industrie domestique ; de l’autre, le risque d’une escalade commerciale avec Pékin et les conséquences sur le coût de la transition énergétique.
La fragmentation des chaînes d’approvisionnement mondiales
Au-delà du cas spécifique des onduleurs, l’affaire illustre une tendance de fond : la fragmentation des chaînes d’approvisionnement mondiales selon des lignes géopolitiques. Le secteur de l’énergie renouvelable, longtemps perçu comme un domaine de coopération internationale face au défi climatique, devient un nouveau théâtre de la rivalité sino-occidentale.
Les restrictions sur les onduleurs chinois s’inscrivent dans une volonté de réduire les vulnérabilités, quitte à accepter des surcoûts et des délais de transition. Les analystes s’attendent à ce que les discussions publiques et les évaluations techniques se poursuivent dans les mois à venir, avant l’émergence de mesures concrètes et de dates de mise en œuvre.
Pour les installateurs et les développeurs de projets solaires, la période d’incertitude complique la planification à moyen terme. Les contrats d’approvisionnement devront intégrer des clauses de flexibilité pour s’adapter aux évolutions réglementaires. Les assureurs, de leur côté, pourraient revoir leurs conditions de couverture des risques liés aux équipements d’origine chinoise, créant une pression supplémentaire sur les opérateurs.
Un ralentissement paradoxal de la transition énergétique
Si l’objectif affiché est la protection des infrastructures critiques, l’interdiction des onduleurs chinois pourrait paradoxalement ralentir le déploiement des énergies renouvelables en Occident. Les projets solaires en cours de développement, dont beaucoup ont été dimensionnés financièrement sur la base de prix d’équipements chinois compétitifs, devront réviser leurs modèles économiques à la hausse.
La hausse des coûts intervient dans un contexte déjà tendu pour le secteur. Les gouvernements occidentaux devront arbitrer entre trois impératifs parfois contradictoires : la sécurité énergétique, l’indépendance industrielle et l’urgence climatique. Le développement rapide de capacités de production domestiques d’onduleurs nécessitera des politiques industrielles volontaristes, incluant probablement des subventions publiques et des mécanismes de soutien aux prix pour compenser le différentiel de compétitivité avec les fabricants asiatiques.
À plus long terme, la crise pourrait accélérer l’innovation technologique en Occident. Enphase Energy a par exemple annoncé son adhésion à l’Open Compute Project en tant que membre Platinum, positionnant son expertise en électronique de puissance distribuée pour contribuer à la définition de standards ouverts pour les architectures de centres de données à haute tension continue, nécessaires aux charges de travail d’intelligence artificielle. L’entreprise prévoit des démonstrations système avant la fin de l’année, des projets pilotes clients en 2027 et des expéditions en volume en 2028, illustrant l’horizon temporel pluriannuel de ces transitions industrielles.
Un modèle pour d’autres technologies critiques
L’approche adoptée pour les onduleurs solaires pourrait servir de modèle pour d’autres composants critiques de la transition énergétique. Les batteries, les transformateurs haute tension, les systèmes de gestion énergétique ou encore les équipements de recharge pour véhicules électriques font l’objet de préoccupations similaires concernant la dépendance vis-à-vis de fournisseurs chinois.
La coordination transatlantique sur ces questions s’intensifie. Les États-Unis et l’Union européenne cherchent à harmoniser leurs approches en matière de contrôle des technologies à double usage et à renforcer leur coopération dans le domaine de la sécurité énergétique. La convergence stratégique, si elle se confirme, redessinerait profondément la géographie industrielle mondiale des énergies renouvelables. Comme l’a montré la réactivité des autorités américaines face aux menaces inattendues, Washington privilégie désormais une approche préventive en matière de sécurité nationale.
Reste à savoir si les capacités de production occidentales pourront être développées suffisamment rapidement pour éviter un ralentissement de la transition énergétique. Les investissements nécessaires se chiffrent en milliards d’euros, et les délais de construction de nouvelles usines se mesurent en années. Entre-temps, les installateurs devront composer avec une offre restreinte et des prix en hausse, tandis que les objectifs climatiques continueront d’imposer un rythme soutenu de déploiement des capacités renouvelables.
L’interdiction potentielle des composants chinois pour le secteur solaire marque ainsi un tournant dans la gouvernance mondiale de la transition énergétique, où les considérations de souveraineté technologique et de sécurité nationale prennent désormais le pas sur la seule logique d’efficacité économique qui a prévalu durant les deux dernières décennies de mondialisation.








