Le 28 août 2025, Berlin a confirmé la tenue, en octobre prochain, d’une rencontre trilatérale entre la France, l’Allemagne et l’Espagne consacrée au SCAF (Système de combat aérien du futur). Lancé en 2017, ce programme, qui vise à développer un avion de chasse de sixième génération et son écosystème de combat, peine à décoller. Les divergences industrielles et politiques, notamment entre Dassault Aviation et Airbus Defence & Space, bloquent toujours la phase de développement des démonstrateurs.
Discussions cruciales autour du futur avion de chasse européen
La prochaine réunion devrait marquer un tournant. Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a déclaré :
« Nous allons tous nous serrer les coudes, et les intérêts nationaux devront être mis de côté… nous avons besoin de ce projet. », rapporte Challenges.
Du côté espagnol, la ministre de la Défense Margarita Robles a réaffirmé l’adhésion pleine et entière de son pays au programme SCAF, qu’elle juge stratégique. L’Espagne espère notamment conserver ses compétences industrielles dans les systèmes embarqués et le cloud de combat, composants clés du système collaboratif interarmes que doit constituer le SCAF.
Mais derrière la diplomatie, les lignes de fracture subsistent. La répartition des tâches industrielles, la gouvernance du projet et la propriété intellectuelle sont au cœur des blocages. Dassault Aviation, désigné comme leader du pilier « NGF » (Next Generation Fighter, c’est-à-dire l’avion lui-même), exigerait de piloter le développement de bout en bout, sans codirection avec Airbus, ce que Berlin et Madrid refusent.
SCAF : un programme enlisé par les rivalités industrielles
Le programme SCAF, censé symboliser la coopération militaire européenne post-Brexit, s’est embourbé dans une série de désaccords. L’enjeu dépasse la simple production d’un nouvel appareil : il s’agit d’imaginer une architecture de combat interconnectée, intégrant drones, capteurs, cloud tactique et armements intelligents.
Depuis 2021, les retards s’accumulent. La « phase 2 », qui devait aboutir à des démonstrateurs volants d’ici à fin 2025, n’a toujours pas été contractualisée. Selon Usine Nouvelle, Dassault Aviation refuse de céder le moindre partage de responsabilité sur la conception de l’avion. Airbus, partenaire allemand, plaide pour une répartition plus équilibrée, notamment pour préserver l’indépendance technologique de ses propres industriels.
Le ministre Pistorius a reconnu les lenteurs du projet, affirmant :
« Une chose est claire : ce processus ne doit pas durer des années (…) Nous devons accélérer les choses dès maintenant, car le projet ne peut plus être retardé. »
Paris veut 80 % du pilotage : vers un bras de fer ?
Le blocage s’est cristallisé autour d’une revendication française récente. Selon Reuters, citant une source industrielle proche des négociations, la France aurait notifié à Berlin son exigence de piloter jusqu’à 80 % du programme SCAF, notamment sur les volets NGF, moteurs (portés par Safran) et capteurs (menés par Thales).
Cette revendication suscite l’incompréhension côté allemand. Pour Berlin, une telle concentration des responsabilités entre les mains françaises fragilise l’équilibre stratégique du projet et remet en cause le principe de partenariat équitable entre les trois pays.
En coulisses, certains responsables européens s’alarment. Le retard du SCAF pourrait ouvrir un boulevard au concurrent britannique GCAP (Global Combat Air Programme), porté par Londres, Rome et Tokyo. Ce dernier avance rapidement, avec un premier prototype attendu dès 2030.
Un programme à 100 milliards d’euros sous pression
Avec un coût total estimé à plus de 100 milliards d’euros, le SCAF est devenu un symbole des ambitions technologiques européennes, mais aussi de leurs limites. Il représente un enjeu industriel colossal pour les avionneurs, motoristes, électroniciens et sous-traitants impliqués. Des milliers d’emplois sont en jeu en France, en Allemagne et en Espagne.
Pour éviter un naufrage, la réunion d’octobre devra permettre d’aboutir à une décision ferme sur la répartition des tâches, l’engagement budgétaire des États et la gouvernance du projet. Le temps presse. Le calendrier initial prévoyait une entrée en service de l’avion à l’horizon 2040, en remplacement des Rafale français et des Eurofighter allemands et espagnols.
À ce rythme, le spectre d’un nouveau « Airbus militaire » bloqué par les intérêts nationaux plane plus que jamais.








