Le Scaf, un programme obsolète ?

Guillaume Faury remet en question les fondements du Scaf, estimant que ce programme d’avion de combat européen conçu en 2017 ne correspond plus aux réalités géostratégiques révélées par la guerre en Ukraine.

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Le Scaf, un programme obsolète ? © Armees.com

Le Scaf traverse une crise existentielle majeure. Guillaume Faury, patron d’Airbus, a frappé un grand coup lors de l’Airbus Defence Summit de Manching, le 20 mai dernier, remettant en question les fondements mêmes du programme européen d’avion de combat. Selon lui, ce projet ambitieux, né en 2017, ne correspond plus aux réalités géostratégiques contemporaines, profondément transformées par la guerre en Ukraine.

Le Scaf face à l’obsolescence programmée de ses hypothèses fondatrices

« Ce programme a été lancé avant la guerre en Ukraine. Il a été conçu en temps de paix, sur la base d’un certain nombre d’hypothèses qui ne sont plus valables aujourd’hui », a déclaré Guillaume Faury à Manching. Cette prise de position marque un tournant dans les débats autour du Système de combat aérien du futur, initialement porté par Emmanuel Macron et Angela Merkel en 2017, puis renforcé par l’adhésion espagnole deux ans plus tard.

L’urgence de la situation transparaît avec force dans les propos du dirigeant : « Il vaut mieux affronter dès maintenant les difficultés et les réalités auxquelles le Scaf devra faire face au cours de la prochaine décennie, plutôt que de devoir corriger le tir plus tard, une fois le programme déjà très avancé. » Cette déclaration révèle l’ampleur des remises en question nécessaires pour adapter le programme aux nouveaux paradigmes de la guerre moderne, tels que les enseignements tirés du conflit ukrainien.

L’impact révolutionnaire de la guerre en Ukraine sur les doctrines militaires

Le conflit ukrainien a profondément ébranlé les conceptions traditionnelles de la supériorité aérienne. L’utilisation massive de drones, combinée à des systèmes de défense sol-air d’une sophistication inédite, remet en cause la pertinence d’un chasseur conventionnel dans les théâtres d’opérations contemporains. Antoine Kimmel, expert aérospatial du cabinet Roland Berger, synthétise cette problématique avec une franchise désarmante : « Est-ce que l’avion de combat va vraiment être la plateforme dominante dans les années à venir ? Pas sûr. Aujourd’hui, contre une armée de drones, il ne va pas faire grand-chose. »

Cette révolution tactique impose une reconsidération fondamentale du Scaf. Initialement conçu pour dominer l’espace aérien selon les paradigmes classiques de la guerre aérienne, le programme doit désormais intégrer les leçons d’un conflit où les plateformes non habitées et les systèmes de guerre électronique redéfinissent durablement les équilibres stratégiques.

Les fractures industrielles au cœur du blocage franco-allemand

Au-delà des considérations doctrinales, le projet pâtit de dissensions industrielles profondes entre Dassault Aviation et Airbus. Éric Trappier, président de Dassault, refuse catégoriquement d’être « un leader minoritaire » dans la gouvernance du programme, exigeant une évolution structurelle qui préserve la maîtrise d’œuvre française. Cette position heurte frontalement la vision d’Airbus, qui prône une cogestion plus équilibrée, à la mesure des contributions respectives de chaque partenaire.

Mike Schoellhorn, PDG d’Airbus Defence and Space, a d’ailleurs évoqué un « reset partiel » lors du même sommet de Manching, estimant que développer un avion unique devient problématique face aux « besoins nettement distincts » exprimés par les différentes armées de l’air. Cette divergence reflète des spécificités nationales difficilement conciliables : la France privilégie un chasseur embarqué compatible avec ses porte-avions et capable d’emporter l’arme nucléaire, tandis que l’Allemagne et l’Espagne recherchent un appareil de supériorité aérienne affranchi de toute contrainte nucléaire.

Vers une solution à deux avions : pragmatisme ou échec du concept originel ?

Face à ces divergences que certains jugent irréconciliables, Guillaume Faury avait déjà évoqué en février dernier la possibilité d’une « solution à deux chasseurs », s’inspirant du modèle de la gamme civile A350, où deux variantes partagent une plateforme commune. Cette approche pourrait permettre de concilier les exigences françaises d’un côté, allemandes et espagnoles de l’autre, tout en préservant les économies d’échelle indispensables à la viabilité industrielle du programme.

Cette option soulève néanmoins de profondes interrogations sur la cohérence financière et opérationnelle de l’ensemble. Le coût de développement de deux plateformes distinctes pourrait compromettre la rentabilité globale du projet, initialement évaluée à plusieurs dizaines de milliards d’euros sur l’ensemble du cycle de vie.

Les enjeux géopolitiques d’un échec potentiel du Scaf

L’enlisement du programme revêt des implications qui dépassent largement la sphère industrielle. Le Scaf incarne l’ambition européenne d’autonomie stratégique face à la domination technologique américaine. Son échec pourrait contraindre les partenaires à se tourner vers des solutions transatlantiques, affaiblissant durablement la base industrielle et technologique de défense européenne.

Parallèlement, Dassault développe ses propres alternatives avec le programme Rafale F5 et le démonstrateur spatial VORTEX — que l’on retrouve également dans le cadre du projet VORTEX-S développé en partenariat avec OHB. Ces initiatives témoignent d’une stratégie de contournement qui pourrait marginaliser encore davantage la coopération européenne dans le domaine aéronautique militaire.

L’échéance cruciale de décembre 2026

Les gouvernements français, allemand et espagnol devront trancher d’ici décembre 2026 entre plusieurs options : la rupture franche du programme tripartite, un reset complet intégrant les leçons du conflit ukrainien, la solution à deux avions préconisée par Airbus, ou encore une médiation politique de dernière minute. Cette décision déterminera non seulement l’avenir du Scaf, mais aussi la crédibilité même de l’Europe de la défense. À l’heure où les menaces se multiplient aux frontières orientales du continent, l’incapacité des Européens à mener à bien un projet industriel d’une telle envergure enverrait un signal désastreux à leurs alliés comme à leurs adversaires.

En attendant, la France mise sur le développement accéléré du missile souverain THUNDART, conçu en dix-huit mois pour réduire les dépendances stratégiques. Cette démarche résolument pragmatique contraste avec l’enlisement du grand projet européen, illustrant les limites actuelles de la coopération industrielle continentale en matière de défense.

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