Satellite reprogrammable : Airbus et Thales passent à l’offensive

Après des années de turbulences face à l’offensive des constellations, Airbus Space et Thales Alenia Space s’apprêtent à livrer leur premier satellite de connectivité spatiale reprogrammable. Une étape industrielle décisive pour deux acteurs historiques qui entendent reprendre l’initiative technologique et stratégique en orbite géostationnaire.

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Satellite reprogrammable : Airbus et Thales passent à l’offensive | Armees.com

En décembre 2025, Airbus Space et Thales Alenia Space arrivent au terme de plus de six années de développement avec la livraison imminente de leur premier satellite de connectivité spatiale de nouvelle génération. Baptisés OneSat et Space INSPIRE, ces satellites numériques et reconfigurables incarnent la réponse européenne à la domination croissante des constellations en orbite basse, dans un contexte de recomposition profonde du marché spatial mondial.

Un satellite pour survivre à la déferlante des constellations

Depuis le milieu des années 2010, le marché du satellite géostationnaire de télécommunications a subi une contraction brutale. Le nombre de lancements annuels est passé d’environ 20 à seulement 4 ou 5, sous l’effet direct de l’essor des constellations. Cette transformation est largement portée par SpaceX, dont le système Starlink a franchi le seuil des 10.000 satellites déployés en orbite, selon les données rapportées par Le Figaro. Face à ce bouleversement, les constructeurs historiques ont vu leur modèle économique fragilisé.

Dans ce contexte, Airbus Space et Thales Alenia Space ont engagé une remise en question radicale de leur approche industrielle. Longtemps spécialisés dans des satellites conçus sur mesure, assimilés à de la « haute couture », les deux groupes ont décidé de basculer vers des plateformes standardisées, produites en série, afin de réduire les coûts et les délais. Cette transition stratégique a pris forme en 2019 avec le lancement de deux programmes jumeaux de satellite de connectivité spatiale à haut débit, soutenus par des financements publics européens et nationaux.

Cependant, la montée en maturité de ces technologies n’a pas été linéaire. Selon des sources industrielles citées par Le Figaro, les retards accumulés ont entraîné des surcoûts évalués à plusieurs centaines de millions d’euros, contraignant Airbus Space et Thales Alenia Space à passer des provisions importantes. Malgré ces difficultés, Airbus estime avoir désormais franchi un point d’inflexion. « Nous avons achevé le développement de OneSat, nous entrons désormais dans la phase de production et de montée en cadence », a déclaré Élodie Viau, directrice des télécoms d’Airbus Space, au Figaro.

Le satellite reprogrammable, un multiplicateur de capacités

Sur le plan opérationnel, OneSat et Space INSPIRE incarnent une rupture profonde avec les satellites géostationnaires classiques. Traditionnellement massifs, avec une capacité et une couverture figées dès le lancement, ces engins limitaient la flexibilité des opérateurs. Les nouveaux satellites développés par Airbus et Thales Alenia Space se distinguent par leur architecture entièrement numérique, leur masse réduite et leur capacité à être reprogrammés en orbite tout au long de leur durée de vie.

Concrètement, OneSat affiche une masse inférieure à trois tonnes, tandis que Space INSPIRE atteint environ quatre tonnes, contre près de six tonnes pour les satellites GEO traditionnels. Cette réduction de masse s’accompagne d’une polyvalence accrue. Le satellite peut ajuster dynamiquement sa couverture géographique, sa puissance et ses bandes de fréquences, en fonction de l’évolution des besoins civils, commerciaux ou militaires. Judy Wallace, chef du programme OneSat, souligne ainsi que « OneSat représente un saut technologique majeur avec son segment sol associé, les deux étant cybersécurisés par design ».

Cette flexibilité confère au satellite un rôle de véritable « couteau suisse » orbital. Pour les forces armées, elle ouvre la voie à des capacités de communication plus résilientes, adaptables aux théâtres d’opérations et moins dépendantes d’architectures figées. Pour les opérateurs civils, elle permet d’optimiser l’exploitation commerciale sur une durée de vie estimée à quinze ans, en accompagnant l’évolution des usages et des marchés.

Airbus, Thales et la redéfinition du modèle spatial européen

Sur le plan industriel, les calendriers de livraison traduisent une montée en puissance progressive. Airbus Space prévoit de livrer le premier satellite OneSat de série à l’opérateur américain Viasat, issu de la fusion avec Inmarsat, d’ici la fin de l’année 2026. L’objectif affiché est ensuite d’atteindre une cadence annuelle de six satellites, mobilisant environ 2.000 personnes en Europe, dont 1.000 au sein d’Airbus Space, et un réseau de quarante sous-traitants de premier rang.

Thales Alenia Space, de son côté, anticipe l’achèvement du développement de Space INSPIRE début 2027, avant une première livraison au luxembourgeois SES. Le programme s’appuie sur plusieurs sites européens, notamment Cannes pour l’intégration et les tests, et Toulouse pour les équipements de la charge utile. À terme, le groupe vise un rythme de quatre satellites Space INSPIRE livrés par an, consolidant ainsi sa position sur le segment GEO numérique.

Cette dynamique s’inscrit dans une logique de complémentarité avec les constellations. Selon Élodie Viau, les satellites GEO reprogrammables constituent un pilier de la stratégie multi-orbites désormais adoptée par 25 opérateurs dans le monde, dont Eutelsat. Dans cette architecture hybride, le satellite géostationnaire assure des missions à large couverture et forte capacité, tandis que les satellites en orbite basse prennent le relais pour les usages à faible latence.

Néanmoins, les perspectives de marché restent contrastées. D’après une étude du cabinet Novaspace, les satellites GEO ne représenteront qu’environ 1 % des 43.000 nouveaux satellites lancés au cours des dix prochaines années, mais concentreront près de 19 % de la valeur totale du marché spatial, estimée à 665 milliards de dollars, soit environ 615 milliards d’euros. Cette équation économique explique en partie le rapprochement annoncé en octobre 2025 entre les activités spatiales d’Airbus, de Thales et de Leonardo, destiné à créer un champion européen capable d’éviter les doublons industriels et de rationaliser l’usage des financements publics.

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