France-États-Unis : entre coopération et rivalités économiques

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American and French flags in the sky | Armees.com

Dans un entretien accordé à VA Editions, Nicolas Moinet, spécialiste des enjeux de guerre économique, analyse les relations entre la France et les États-Unis, tiraillées entre coopération stratégique et rivalité économique. Selon lui, la France peine à défendre sa souveraineté économique face à une Amérique plus assertive et stratégiquement offensive. Alors que les tensions commerciales et politiques s’intensifient, notamment sous l’impulsion de l’administration Trump, Nicolas Moinet appelle à une révolution intellectuelle et stratégique de la France afin que celle-ci puisse tirer son épingle du jeu.

Les États-Unis sont souvent perçus comme un partenaire mais aussi comme un concurrent économique redoutable. La France parvient-elle naviguer entre ces deux réalités pour défendre ses propres intérêts ?

N.M. : Clairement non. Depuis les années 70, les élites françaises sont absorbées par le modèle atlantiste et via un soft power parfaitement maîtrisé n’arrivent pas à se désarrimer de cette influence. N’est pas Gaullien qui veut ! L’effet Trump a au moins le mérite d’agir comme une loupe grossissante sur la guerre économique France-États-Unis via une guerre commerciale exacerbée (pression via les droits de douane). Elle met aussi en porte-à-faux ceux qui voyaient dans les Démocrates des alliés absolus alors qu’ils sont tout aussi offensifs dans le domaine économique. Mais ils le sont de manière plus subtile que le Président Trump. En fait, tout cela n’est pas nouveau et la politique dite de sécurité économique américaine date de Bill Clinton. Attention, chez les états-uniens, la sécurité économique est offensive. La pensée Maginot n’existe pas… C’est ce que j’analyse de manière documentée dans la trilogie Les sentiers de la guerre économique.

La politique souvent unilatérale de Donald Trump pourrait-elle contraindre la France à redéfinir ses alliances ou sa stratégie pour préserver sa souveraineté économique ?

N.M. : La France va sans doute suivre le courant de l’Union Européenne qui, compte tenu du rapport de forces actuel, tiraillée entre des pays européens pro Etats-Unis et des pays sous influence chinoise, va aller d’effets d’annonce en effets d’annonce, de coups de menton en coups de menton. La France est un peu seule à défendre l’idée de souveraineté économique. Les États-Unis vont attirer de plus en plus d’entreprises sur leur territoire, ils maîtrisent les réseaux et les contenus de l’économie immatérielle, disposent d’une réelle puissance financière et usent de l’extraterritorialité de leur droit. Ils sont donc armés, nous beaucoup moins pour l’instant.

L’industrie de la défense reste un domaine clé de la coopération franco-américaine, mais aussi une source de tensions. Quel avenir voyez-vous pour cette relation, notamment dans le cadre de l’OTAN ?

N.M. : La couleur a été annoncée. Trump veut rééquilibrer la balance commerciale entre l’Union Européenne et les États-Unis. En d’autres termes, nous allons passer à la caisse et nous appauvrir d’autant que la guerre commerciale qu’il mène contre la Chine oblige celle-ci à développer ses parts de marché sur le vieux continent. Les voitures électriques en sont l’exemple le plus flagrant. Par ailleurs, l’Europe, exsangue financièrement, va devoir contribuer de manière plus substantielle au financement de l’OTAN et acheter plus de matériel militaire aux États-Unis. Une annonce qui a été récemment appuyée par la Présidente de la Banque Centrale Européenne Christine Lagarde dans le Financial Times afin, explique-t-elle, d’éviter une guerre commerciale. Mais la peur est-elle une bonne conseillère ?

Face aux tensions internationales croissantes, pensez-vous que la France est prête à adopter une stratégie de guerre économique offensive ? Pourquoi ou pourquoi pas ?

N.M. : La France ne manque pas de compétences et de bonnes volontés dans ce domaine. Mais il y a un déficit d’état-major dans le domaine de la guerre économique et elle n’a pas de manière plus globale encore bien intégré la nouvelle grille de lecture « compétition-contestation-affrontement » du chef d’état-major des armées qui doit absolument remplacer le continuum « paix-crise-guerre ». Tant que cette révolution intellectuelle n’aura pas été faite, l’organisation ne suivra pas et les défaites succèderont aux défaites. D’où le titre de mon essai : De la compétition à l’affrontement. La voie est donc tracée, les victoires sont possibles et les combattants existent. J’en présente quelques-uns dans mon ouvrage. Mais pour se battre, il faut une volonté. La guerre est avant tout un choc des volontés.

Face à une Amérique plus assertive sous Trump, pensez-vous que la France devrait renforcer ses alliances avec d’autres partenaires pour équilibrer ses relations internationales ?

N.M. : Clairement oui. Commençons par la Francophonie que nous délaissons et inspirons-nous de ce que fait le Royaume-Uni avec le Commonwealth. Le Canada est aussi un point d’appui sans oublier le monde dit latin, ibérique et sud-américain. La France est une puissance maritime et son influence en Méditerranée notamment offre, là aussi, un point d’appui qu’il convient de renforcer, notamment face à la progression de la Chine via les nouvelles routes de la soie. Mais avant toute chose, la France doit renforcer ses positions au sein de l’Union Européenne, y accroître son influence, développer ses capacités de lobbying. Les seules batailles perdues sont celles qu’on ne mène pas.

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