Le Sénat vient de torpiller l’article central de la loi de programmation militaire, faisant exploser au grand jour les contradictions d’une politique de défense qui veut tout financer sans jamais décider comment. Entre crise au Moyen-Orient, pression américaine et coupes de 6 milliards chez Bercy, la France doit enfin choisir : se donner les moyens de ses ambitions, ou renoncer à certaines d’entre elles.
50 milliards € : C’est la rallonge réclamée par la droite sénatoriale pour les armées françaises, refusée par le gouvernement, déclenchant le rejet de l’article phare de la LPM.
La LPM dans le mur du réel
Force est de constater que le vote du Sénat n’est pas un accident de procédure. C’est un signal politique d’une clarté brutale : on ne peut pas promettre aux armées une montée en puissance historique tout en leur servant, en coulisses, les mêmes tours de passe-passe budgétaires qui ont mutilé les précédentes lois de programmation militaire. Rappelons-le : entre 1996 et 2015, la France a saigné son outil de défense de plusieurs dizaines de milliards d’euros de coupes cumulées. La LPM 2024-2030, présentée comme la « réparation » de ces années d’abandon, affichait fièrement une trajectoire vers les 2% du PIB consacrés à la défense. Bel objectif. Mais une trajectoire sans financement sanctuarisé n’est qu’un vœu pieux.
La droite sénatoriale, en réclamant 50 milliards supplémentaires, n’a pas fait de démagogie. Elle a posé la seule vraie question qui vaille : comment finance-t-on sérieusement la remontée en puissance de nos armées dans un environnement stratégique qui s’est dégradé à une vitesse que personne n’anticipait il y a cinq ans ? Le refus du gouvernement d’y répondre clairement a provoqué l’explosion. On ne peut pas lui donner tort.
Moyen-Orient, Bercy et l’arithmétique impitoyable
La simultanéité des événements est éloquente. Pendant que le Sénat rejetait la trajectoire budgétaire de la LPM, Bercy annonçait 6 milliards de coupes pour financer le surcoût de la crise au Moyen-Orient. Je ne dis pas que ces coupes sont injustifiées : une guerre, ça coûte, et il faut bien payer. Mais elles illustrent exactement la fragilité structurelle de notre modèle : dès qu’une crise survient, les crédits militaires servent de variable d’ajustement, ou bien l’on racle les fonds de tiroir dans tous les ministères.
Pendant ce temps, les États-Unis abattent des missiles iraniens au-dessus du Golfe et Washington impose de nouveaux droits de douane à soixante économies. Le monde change à une cadence que nos structures budgétaires, encore conçues pour l’après-Guerre froide, ne peuvent plus absorber. Nos partenaires allemands ont, eux, constitutionnalisé un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour leurs armées. Les Polonais consacrent désormais 4% de leur PIB à la défense. La France, elle, se chamaille sur des trajectoires.
Choisir ou subir : le temps des décisions
La conclusion s’impose d’elle-même. La France ne peut pas continuer à entretenir l’illusion d’une grande puissance militaire avec les moyens d’une puissance moyenne. Je pense que le gouvernement doit trancher : soit il sanctuarise réellement le budget des armées, hors des arbitrages conjoncturels, soit il dit honnêtement aux Français que notre ambition stratégique doit être revue à la baisse.
L’industrie de défense française : Naval Group, Dassault, KNDS, Thales, Safran : ne peut pas non plus planifier ses investissements et ses recrutements sur des lois de programmation que le premier choc géopolitique venu remet en cause. La compétitivité de notre BITD (base industrielle et technologique de défense) se joue maintenant, dans les carnets de commandes de 2026 et 2027.
Le Sénat a dit stop. Le gouvernement ferait bien de l’entendre comme un avertissement, pas comme un obstacle. L’histoire ne pardonne pas aux nations qui ont tardé à se préparer.
Jean-Baptiste Giraud
Éditorialiste








