Le 23 avril 2026, l’Union européenne a adopté son vingtième train de sanctions contre Moscou. Les nouvelles mesures ciblent notamment les revenus énergétiques, les banques, les technologies, les cryptomonnaies et 46 navires supplémentaires de la « flotte fantôme » russe. En juin, les Vingt-Sept ont prolongé leurs sanctions économiques jusqu’au 31 juillet 2027.
Cette accumulation ne constitue toutefois pas un embargo général. Les entreprises européennes peuvent continuer à vendre les produits et services qui ne sont pas interdits. Bruxelles précise notamment que ses sanctions n’empêchent pas la fourniture de denrées alimentaires, de médicaments ou de matériel médical à la population russe. C’est dans cet espace juridique que subsiste une présence économique française importante.
565 millions de dollars d’impôt sur les bénéfices
Selon le classement suivi par l’université Yale et repris par Euronews, 23 entreprises françaises sur les 75 présentes en Russie au début de 2022 y maintenaient encore des activités fin 2025. Dans une base plus large, la Kyiv School of Economics, ou KSE, estime que 56 % des entreprises françaises recensées n’avaient pas complètement quitté le pays.
D’après un rapport publié par la KSE et la coalition B4Ukraine, les entreprises ayant leur siège en France auraient versé environ 565 millions de dollars d’impôt sur les bénéfices à la Russie en 2024. Les sociétés de l’Union européenne auraient, ensemble, payé 2,64 milliards de dollars. À l’échelle mondiale, les entreprises étrangères encore actives auraient généré 201 milliards de dollars de chiffre d’affaires et acquitté au moins 20 milliards de dollars de taxes de différentes natures en 2024.
Leroy Merlin, le retrait contesté
Le cas le plus important est celui de Leroy Merlin. Sa maison mère, Adeo, a annoncé en mars 2023 le transfert de sa filiale russe à son équipe dirigeante locale. Le groupe affirme que le transfert du contrôle opérationnel est devenu effectif à la fin de décembre 2023, après avoir suspendu les nouveaux investissements et progressivement autonomisé les opérations russes. La filiale employait alors 45 000 personnes. L’entreprise, depuis rebaptisée Lemana Pro, a été reprise par Scenari Holding, une société enregistrée à Dubaï. Elle exploitait encore 112 magasins au moment de son changement de marque.
La réalité de la séparation économique reste cependant contestée. La KSE et une enquête de L’Express ont notamment relevé que la nouvelle structure demeurait dirigée par l’ancien patron français de Leroy Merlin Russie et que certains liens commerciaux ou de marque auraient persisté. Adeo considère pour sa part avoir effectivement transféré le contrôle.
La KSE estime que l’ancienne filiale a réalisé 6,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires en Russie en 2024, ce qui la placerait au troisième rang des entreprises étrangères présentes dans le pays. Elle aurait versé environ 128 millions de dollars d’impôt sur les bénéfices. Ces deux montants sont des estimations fondées en partie sur les exercices précédents.
Auchan assume son maintien
Auchan a adopté une stratégie différente. L’enseigne a publiquement défendu son maintien en expliquant qu’elle devait continuer à approvisionner la population russe. Elle exploitait encore plus de 230 hypermarchés et supermarchés dans le pays, qui constituait son deuxième marché en nombre de magasins après la France.
Selon la KSE, Auchan aurait réalisé 3,27 milliards de dollars de chiffre d’affaires russe en 2024, ce qui le placerait au huitième rang des entreprises étrangères. Le groupe affirme respecter les sanctions, ne plus financer sa filiale et laisser celle-ci fonctionner de manière autonome.
L’argument alimentaire possède une base juridique : les produits agricoles et alimentaires ne sont pas visés par un embargo européen. Mais il ne règle pas la question politique. Une grande enseigne ne vend pas uniquement des produits de première nécessité. Elle paie également des impôts, des salaires, des cotisations et des fournisseurs locaux, contribuant au fonctionnement général de l’économie russe.
De l’alimentation aux cosmétiques
Plusieurs groupes agroalimentaires français demeurent également présents. Bonduelle a justifié son activité par la production de légumes et de produits alimentaires de base. Lactalis exploite quatre sites de production russes, tandis que Savencia conserve des activités dans les produits laitiers et fromagers.
La justification humanitaire devient plus difficile pour les biens non essentiels. Parmi les groupes ou marques françaises encore recensés figurent notamment Clarins, Etam, Dessange et Babolat. La présence de ces produits ne relève ni de l’alimentation ni de la santé publique.
L’Oréal affirme avoir fermé ses magasins exploités en propre, suspendu ses investissements industriels et publicitaires et limité ses ventes aux produits considérés comme les plus essentiels. La KSE estime néanmoins que ses activités russes ont généré environ 44 millions de dollars d’impôt sur les bénéfices en 2024, plaçant le groupe au dix-septième rang des entreprises étrangères pour cet impôt.
Le cas particulier d’Altrad
La situation d’Altrad montre enfin la différence entre une activité locale persistante et une activité encore contrôlée depuis la France. Dans ses comptes 2024, le groupe indique que les sanctions sectorielles lui ont fait perdre le contrôle de ses entités russes, entraînant leur déconsolidation et une perte exceptionnelle de 8,8 millions d’euros.
Un prospectus financier publié en 2025 précise que Cape Industrial Services Sakhalin, Cape Industrial Services et Altrad Services continuent d’opérer en Russie, mais « sans liens avec le reste du groupe » et sans être consolidées dans ses comptes. Cette affirmation est celle d’Altrad ; la persistance des noms et des structures issues du groupe alimente néanmoins les interrogations sur la manière de définir un retrait effectif.
Ceux qui sont partis ont payé le prix
La comparaison avec les entreprises ayant complètement quitté la Russie souligne la distorsion créée par ces différentes stratégies.
En 2022, Renault a vendu Renault Russie à la ville de Moscou et sa participation dans AvtoVAZ à un institut public russe. L’opération a entraîné une perte comptable de 2,3 milliards d’euros.
La même année, Société Générale a cédé Rosbank et ses filiales d’assurance au groupe russe Interros. La banque française a enregistré une perte nette d’environ 3,2 milliards d’euros.
Depuis, Moscou a encore durci les conditions de départ. Les entreprises issues de pays jugés « inamicaux » peuvent être contraintes de vendre leurs actifs avec une décote d’au moins 60 % et de verser jusqu’à 35 % de la valeur de la transaction au budget russe. Les opérations les plus importantes doivent recevoir une autorisation politique.
Une faiblesse politique plus que juridique
Le principal angle mort des sanctions européennes ne réside pas dans une illégalité généralisée. La contradiction est politique. L’Union européenne cherche à réduire les ressources de l’économie de guerre russe, mais n’impose aucune définition commune du « retrait », aucune publication systématique des impôts versés en Russie et aucune vérification indépendante des transferts effectués au profit d’anciens dirigeants ou de sociétés situées dans des pays tiers.
Pour gagner en cohérence, le dispositif devrait distinguer les produits véritablement essentiels des activités commerciales ordinaires, obliger les groupes européens à publier leurs chiffres d’affaires et leurs contributions fiscales en Russie, et contrôler l’identité des bénéficiaires réels lors des cessions.
Sans cette transparence, le débat restera prisonnier d’annonces difficiles à vérifier : des entreprises juridiquement parties mais économiquement encore proches, des groupes officiellement autonomisés mais toujours actifs, et des sociétés respectant la lettre des sanctions tout en affaiblissant leur objectif stratégique.








