La France relance sa production de munitions de petit calibre

La direction générale de l’armement attribue à un groupement mené par FN Herstal le marché de production de munitions de 5,56 mm et 7,62 mm en France. Une usine sera implantée à Clérieux dans la Drôme dès 2029, avec une capacité de 75 millions de cartouches par an.

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Face à la menace croissante en Europe et à l'épuisement de ses stocks, le Royaume-Uni lance un vaste plan de relance industrielle avec la création de six usines de munitions. Pixabay
Face à la menace croissante en Europe et à l'épuisement de ses stocks, le Royaume-Uni lance un vaste plan de relance industrielle avec la création de six usines de munitions. Pixabay | Armees.com

Voilà un projet qui en dit long sur l’état de notre souveraineté militaire. La France, l’une des premières puissances militaires mondiales, ne dispose plus depuis des années d’outil industriel pour produire ses propres munitions de petit calibre. Les cartouches de 5,56 mm et de 7,62 mm, utilisées quotidiennement par les forces armées pour l’entraînement comme pour les opérations, proviennent de l’étranger. La direction générale de l’armement vient d’attribuer au groupement mené par le belge FN Herstal, accompagné de Cheditte et Nobelsport, le marché destiné à corriger cette anomalie.

Un retard stratégique assumé tardivement

Le constat est simple. Depuis la fin de la Guerre froide, la France a progressivement abandonné la production nationale de munitions de petit calibre, considérant sans doute que le marché européen suffirait à couvrir les besoins. Sauf que le retour de la guerre de haute intensité en Europe, illustré par le conflit en Ukraine, a brutalement rappelé une vérité oubliée : en temps de crise, chaque pays protège d’abord ses propres stocks et ses propres capacités de production.

La DGA a lancé une compétition européenne en avril 2025. Le groupement retenu construira une usine à Clérieux, dans la Drôme, qui devrait entrer en production en 2029. La capacité annoncée est de 75 millions de munitions par an, pour les deux calibres les plus courants de l’armée française. Le ministère des Armées précise que l’usine créera une vingtaine d’emplois. Autant dire que l’ambition industrielle reste modeste.

Une souveraineté sous conditions européennes

Reste que le projet mérite d’être examiné de près. L’usine française réalisera le chargement en poudre, l’assemblage des composants (amorce, étui, projectile) et le conditionnement. Mais le communiqué indique aussi qu’il est prévu de « qualifier des sources d’approvisionnement européennes sur l’intégralité de la chaîne de sous-traitance ».

Le ministère évoque la possibilité d’élargir ultérieurement la production nationale à ces sous-composants. Mais rien n’est garanti. La logique économique pourrait bien l’emporter sur la logique stratégique, comme cela s’est produit pendant des décennies. Produire des amorces et des poudres en France nécessite des investissements lourds, une maîtrise technique pointue et des volumes suffisants pour rentabiliser l’outil. Avec 75 millions de munitions par an, on est loin des cadences qui permettraient une véritable autonomie industrielle.

Le test de la haute intensité

Le ministère des Armées justifie ce projet par la nécessité de « couvrir de façon pérenne à la fois le besoin d’entraînement et la capacité à soutenir un conflit de haute intensité ». La formule mérite qu’on s’y arrête. Un conflit de haute intensité, c’est précisément le type de situation où la consommation de munitions explose. En Ukraine, les armées tirent des millions de cartouches chaque mois. Les stocks occidentaux, jugés confortables en temps de paix, se sont révélés dangereusement insuffisants.

Avec 75 millions de munitions par an, l’usine de Clérieux permettra-t-elle vraiment de soutenir un effort de guerre prolongé ? Le chiffre peut sembler impressionnant. Mais rapporté aux besoins d’une armée moderne engagée dans un conflit de haute intensité, il devient vite dérisoire.

Un choix industriel révélateur

Le choix du groupement FN Herstal mérite également d’être souligné. L’entreprise belge est l’un des fabricants d’armes légères les plus réputés au monde, et elle équipe déjà une partie des forces françaises. Mais confier à un acteur étranger la production de munitions sur le sol national, même dans le cadre d’un groupement incluant des entreprises françaises comme Cheditte et Nobelsport, pose une question de fond. La souveraineté industrielle se résume-t-elle à la localisation géographique de l’usine, ou implique-t-elle aussi la maîtrise capitalistique et technologique ?

Le ministère ne précise pas les conditions contractuelles, ni les garanties obtenues en cas de crise. On peut imaginer que des clauses de sauvegarde ont été négociées. Mais l’expérience montre que les engagements juridiques ne pèsent pas lourd face aux réalités géopolitiques. Si la Belgique, ou l’Union européenne, décidait demain de limiter les exportations de composants critiques, la France se retrouverait de nouveau dépendante.

Une leçon tardive

Ce projet de réindustrialisation, aussi tardif soit-il, témoigne d’une prise de conscience. Pendant des années, les autorités françaises ont cru pouvoir externaliser la production de biens jugés banals, y compris dans le domaine militaire. Le réveil est brutal. La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit, et elle coûte cher. Produire en France des munitions de petit calibre ne sera jamais aussi rentable que de les acheter en série à l’étranger. Mais le coût de la dépendance, lui, se mesure en termes de sécurité nationale.

Reste à savoir si cette première étape sera suivie d’autres. La signature du marché est prévue pour l’été 2026, la production démarrera en 2029. D’ici là, les forces françaises continueront à dépendre de fournisseurs étrangers. Et la question de la montée en puissance, si les besoins venaient à exploser, reste entière. Une usine de 75 millions de munitions par an, c’est un début. Mais ce n’est qu’un début.

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