Environ 5 000 drones ukrainiens volent aujourd’hui grâce à un logiciel conçu au Danemark, capable de naviguer et de frapper sans GPS, même quand les brouilleurs russes saturent le ciel. Derrière cette technologie, une entreprise nommée Robotto, née en 2018 dans une salle de travaux pratiques de l’université d’Aalborg pour un tout autre usage : repérer les départs de feux de forêt.
Des feux de forêt aux éléphants de Thaïlande
L’histoire commence par un projet de fin d’études. Cinq étudiants en robotique, dont Kenneth Geipel, ancien combattant de l’armée danoise, cherchent une application concrète à leurs travaux sur les drones et l’intelligence artificielle. Leur première piste ? La livraison de pizzas.
« Notre première idée était en fait la livraison de pizzas par drone, parce que nous en avions un peu assez de descendre jusqu’à la pizzeria », raconte Geipel. Leur superviseur, un certain Dimitris, tranche net : « Ce n’est pas assez sérieux, les gars, il vous faut trouver quelque chose de mieux. »
Le groupe se tourne alors vers les feux de forêt qui embrasent l’été 2018. Ils mettent au point un logiciel permettant à un drone de scruter la végétation, détecter les premiers signes de fumée et cartographier un incendie en temps réel, sans dépendre du GPS ni d’une caméra reliée en permanence à un opérateur.
Testée avec l’Agence danoise de gestion des urgences, la technologie a convaincu : « Nous avons pu déployer le drone et générer une carte en temps réel. Cela a permis aux services d’urgence de réagir beaucoup plus rapidement là où c’était nécessaire », rapporte United24.
Le même socle logiciel a ensuite servi à compter des éléphants dans la jungle thaïlandaise, où le défrichement de zones pour des plantations d’ananas avait poussé les pachydermes vers des terres agricoles, provoquant des conflits meurtriers avec les habitants. Grâce aux données transmises par drone, les gardes forestiers ont pu intervenir avant que la situation ne dégénère.
« C’est tout basé sur la même technologie de base. Qu’il s’agisse de feux de forêt, de comptages d’animaux ou de tout autre chose, c’est le même socle que nous utilisons », résume Geipel.
Un message LinkedIn venu d’Afghanistan
Le 24 février 2022, jour de l’invasion russe, la surveillance des feux de forêt reste l’unique activité de Robotto. Le basculement se joue sur les réseaux sociaux. Un vétéran ayant servi avec Kenneth Geipel en Afghanistan en 2005, aujourd’hui marié à une Ukrainienne, lui envoie un message sur LinkedIn : il suit le travail de l’entreprise et demande si elle peut aider.
Les échanges se poursuivent sur Signal avec des Ukrainiens qui construisent et pilotent des drones FPV au front. Une question guide tout le reste : « What is your biggest problem today? » Les réponses transforment un outil de détection d’incendies en système de ciblage militaire. Robotto s’associe aux fabricants ukrainiens et travaille directement avec des unités de première ligne pour rendre autonomes leurs munitions rôdeuses.
Cette proximité avec le front est, selon Geipel, ce qui distingue Robotto : « There are companies with a lot of good ideas. But when it hits the front line, especially in Ukraine, they find out it does not work. We built our product on the front line, together with these units. That is our edge. »
Un logiciel qui navigue sans GPS
Le système repose sur des « nœuds périphériques » embarqués directement à bord du drone : ni GPS, ni liaison montante, seulement une caméra unique dont les images sont traitées en temps réel pour identifier les objets en trois dimensions et calculer une trajectoire.
L’architecture est modulaire : le même cœur logiciel équipe aussi bien un quadricoptère qu’un aéronef à voilure fixe, moyennant le changement d’un seul composant. L’humain garde la main sur la décision d’engager la cible.
Selon Geipel, le taux de réussite atteint 80 % à 100 % en conditions de déni GNSS, y compris sous guerre électronique et en faible visibilité, sur différents types d’appareils. Depuis 2024, ce logiciel équipe environ 5 000 drones sous licence en Ukraine.








