LORAS et L60 : l’Europe défie l’abandon américain avec deux canons longue portée

Face à l’abandon du programme ERCA par les États-Unis en mars 2024, KNDS et Rheinmetall dévoilent à Eurosatory 2026 deux canons 155mm longue portée : le LORAS (58 calibres, 60 km) et le L60 (60 calibres, >50 km). Ces systèmes redéfinissent la supériorité tactique européenne en repoussant les limites de portée et de puissance, avec une qualification attendue entre 2032 et 2035.

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LORAS et L60 : l'Europe défie l'abandon américain avec deux canons longue portée
LORAS et L60 : l’Europe défie l’abandon américain avec deux canons longue portée © Armees.com

En mars 2024, l’armée américaine enterrait discrètement l’ERCA (Extended Range Cannon Artillery), son programme phare de canon à longue portée. Motif : une usure excessive du tube malgré un nombre limité de tirs. Dix-huit mois plus tard, à Eurosatory 2026, deux géants européens dévoilent leur riposte : KNDS présente le LORAS, un obusier 155mm de 58 calibres capable d’atteindre 60 kilomètres, tandis que Rheinmetall expose son L60 de 60 calibres. Deux visions techniques distinctes pour un même objectif stratégique : redonner aux armées européennes une supériorité tactique dans un contexte marqué par les enseignements du conflit ukrainien.

L’héritage du fiasco ERCA : pourquoi l’Europe se lance seule

Quand l’armée américaine abandonne, Rheinmetall et KNDS avancent

L’abandon du programme ERCA représente un tournant. Washington misait sur cette technologie pour supplanter les systèmes russes et chinois. L’échec technique contraint désormais les industriels européens à assumer seuls le développement de canons longue portée. KNDS finance le LORAS sur fonds propres, après une aide initiale de la Direction générale de l’armement française pour les études préliminaires. Rheinmetall suit une trajectoire parallèle, investissant massivement dans son L60 sans attendre de commande ferme.

Ce choix illustre la maturité industrielle européenne. Contrairement aux cycles d’acquisition américains, tributaires des arbitrages budgétaires du Congrès, les groupes franco-allemands misent sur l’anticipation. Leur pari : que les armées européennes, confrontées à la menace russe et aux retours d’expérience ukrainiens, opteront massivement pour ces systèmes dès leur qualification entre 2032 et 2035.

Les leçons de l’usure excessive : une approche européenne plus prudente

Les déboires américains imposent une question centrale : comment allonger le tube sans compromettre sa durée de vie ? Les canons 155mm de 52 calibres actuels génèrent des pressions autour de 450 MPa et des vitesses initiales entre 850 et 950 m/s. Rheinmetall a franchi un seuil critique lors des essais début 2025 : le L60 a supporté plus de 600 MPa avec des vitesses dépassant 1 100 m/s. Un bond de 33% en pression et 15% en vélocité.

KNDS adopte une stratégie différente. Le tube du LORAS mesure 12% de plus qu’un 52 calibres standard (8,97 mètres contre environ 8 mètres), là où le L60 atteint 9,3 mètres. Surtout, le volume interne passe de 23 litres (CAESAR) à 29 litres. Cette augmentation autorise jusqu’à huit charges modulaires contre six pour le CAESAR, permettant d’atteindre 60 kilomètres avec des munitions conventionnelles sans pousser le système aux limites thermiques. La portée pourrait même atteindre 100 kilomètres avec des projectiles ramjet ou planeurs.

Deux philosophies techniques pour un même enjeu opérationnel

Le LORAS : compatibilité rétrograde et progressivité française

KNDS impose une contrainte majeure à son système : la compatibilité avec les stocks d’obus 155mm existants. Les munitions 52 calibres doivent pouvoir être tirées sans modification. Seule restriction : les obus dédiés au LORAS ne devront pas excéder 50 kg et un mètre de long. Un utilisateur étranger du CAESAR a déjà atteint 75 kilomètres avec un obus Vulcano, démontrant le potentiel de ces munitions guidées.

Intégré sur un châssis chenillé RCH 155 avec le module AGM (Artillery Gun Module) développé par KNDS Germany, le LORAS conserve une cadence de huit coups par minute avec seulement deux servants. La plateforme embarque 30 obus et 144 charges modulaires. Plusieurs dizaines de tirs instrumentés ont déjà été réalisés au Bofors Test Center en Suède, validant la tenue mécanique du système.

Le L60 : l’audace thermique de Rheinmetall (600 MPa, 1 100 m/s)

Rheinmetall assume une approche maximaliste. Avec 60 calibres et 2,5 tonnes, le L60 repousse les limites physiques des aciers actuels. Les 600 MPa enregistrés traduisent une maîtrise métallurgique inédite, mais posent la question de la durabilité. Combien de coups avant remplacement ? Les données publiques restent parcellaires. Rheinmetall promet un gain de portée de 30% par rapport aux 52 calibres : soit plus de 50 kilomètres avec des munitions standard, potentiellement 90 kilomètres avec des Vulcano.

La différence avec le LORAS tient dans la philosophie : là où KNDS privilégie la polyvalence et la continuité logistique, Rheinmetall mise sur la performance brute. Le L60 vise les armées prêtes à segmenter leurs dotations entre systèmes conventionnels et plateformes d’élite réservées aux frappes en profondeur. Une stratégie risquée sur le plan commercial, mais cohérente avec la doctrine allemande de suprématie technologique.

La portée comme arme stratégique : 50 à 60 km pour repenser la tactique

Dépasser les 40 km : rompre la proximité tactique en zones de conflit dense

Les 40 kilomètres des canons 52 calibres constituent aujourd’hui la norme OTAN. Cette distance impose une vulnérabilité : les batteries doivent stationner à portée des contre-batteries adverses, des drones de reconnaissance et des frappes de précision. En Ukraine, l’artillerie russe a développé des boucles décision-feu ultra-rapides, détruisant des CAESAR ou des M777 en moins de dix minutes après détection.

Gagner 20 kilomètres modifie radicalement l’équation tactique. Les systèmes LORAS et L60 peuvent frapper des cibles stratégiques (postes de commandement, dépôts logistiques, nœuds de communication) depuis des positions sanctuarisées, hors de portée de la majorité des systèmes adverses. En intégrant le concept d’écosystème intégré défendu par KNDS, ces canons deviennent des plateformes de frappe coordonnées, capables d’exploiter les données de drones et de satellites en temps réel.

L’effet de saturation : forcer l’ennemi à se disperser

La portée allongée engendre un effet géométrique : la zone de couverture d’une batterie augmente de manière exponentielle. Un canon de 60 kilomètres couvre 11 300 km², contre 5 000 km² pour un 40 kilomètres. Cette géométrie oblige l’adversaire à disperser ses moyens de défense sol-air et ses radars de contre-batterie sur des surfaces immenses, diluant leur efficacité.

Les armées européennes pourraient ainsi réduire le nombre de batteries déployées tout en conservant la même capacité de frappe, optimisant coûts opérationnels et logistique. Un calcul stratégique majeur face aux budgets contraints et aux impératifs de mobilité imposés par les doctrines modernes de combat multi-domaines.

Timeline de qualification : 2032-2035, trop tard pour l’urgence ?

Les premiers prototypes instrumentés du LORAS en Suède : qu’avons-nous appris ?

Les essais suédois révèlent un niveau de maturité encourageant. KNDS a validé la tenue mécanique du tube, les cycles de chargement automatisés et la compatibilité avec les munitions existantes. Aucune défaillance majeure n’a été signalée, contrairement aux premiers essais américains de l’ERCA qui avaient montré des fissures dès les premières salves intensives.

Rheinmetall annonce des tirs de démonstration publics en 2026, probablement en marge d’exercices OTAN. L’industriel allemand doit encore prouver que son système supporte des tirs en rafales prolongées sans dégradation accélérée. La pression de 600 MPa impose des contraintes thermiques extrêmes, susceptibles de provoquer une déformation du tube après quelques centaines de coups.

Production en série : quels délais face aux risques géopolitiques immédiats ?

L’horizon 2032-2035 paraît lointain au regard des tensions actuelles. La France attend ses 109 CAESAR Mk 2 pour 2027, tandis qu’une douzaine de pays utilisent déjà le Mk 1. Ces utilisateurs constituent le marché naturel du LORAS : une modernisation progressive par remplacement des tubes, sans changement de châssis. KNDS mise sur cette logique de mise à niveau pour accélérer les commandes dès 2028-2029, finançant ainsi la montée en cadence industrielle.

Rheinmetall devra convaincre des acheteurs neufs ou des armées acceptant une refonte complète de leurs plateformes. Un pari commercial plus risqué, mais qui pourrait séduire les pays d’Europe centrale, traumatisés par les performances russes en Ukraine et en quête de capacités de dissuasion immédiate. La fenêtre 2032-2035 coïncide avec le renouvellement des parcs d’artillerie polonais, tchèque et balte, créant une opportunité stratégique majeure pour les deux industriels.

Ce qu’il faut retenir

Le LORAS et le L60 incarnent une bifurcation stratégique : l’Europe assume désormais seule le développement de canons longue portée, après l’échec américain. Ces systèmes ne se contentent pas d’allonger la portée, ils redéfinissent la géométrie tactique des champs de bataille modernes. Entre 2032 et 2035, les armées européennes disposeront d’un avantage de feu décisif, à condition que les industriels tiennent leurs promesses de durabilité et que les budgets suivent. La question n’est plus technologique, elle est politique : l’Europe acceptera-t-elle de financer massivement son autonomie stratégique, ou attendra-t-elle le prochain signal d’alarme ?

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