Les pompiers ne combattent plus les mêmes feux qu’il y a vingt ans. Les incendies de forêt gagnent en intensité, les batteries au lithium s’embrasent dans les parkings souterrains, les risques chimiques et biologiques se multiplient. Cette évolution du terrain impose une refonte complète des équipements de protection. Quatre entreprises françaises, réunies au salon Interschutz 2026 avec le soutien de la région Auvergne-Rhône-Alpes, illustrent cette transformation : Alpex, Rostaing, Otego et Ouvry.
La fin programmée des PFAS dans les tenues d’intervention
Premier enjeu : se débarrasser des PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylées accusées de persister dans l’environnement et dans l’organisme humain. Alpex, spécialiste des membranes techniques depuis 25 ans, propose désormais des membranes PFAS Safe qui conservent les performances exigées par les normes internationales tout en réduisant l’usage de ces composants controversés. L’entreprise, qui réalise 32 millions d’euros de chiffre d’affaires et investit 8 % de ce montant en recherche, maintient parallèlement une offre de membranes PTFE traditionnelles pour les marchés qui l’exigent encore.
Même démarche chez Rostaing, gantier depuis 1789, qui développe RAPACE, une gamme de gants textiles sans PFAS destinée aux pompiers. Le défi consiste à maintenir la protection thermique, chimique et mécanique tout en éliminant ces substances. L’entreprise, qui fabrique 6 millions de paires de gants par an et équipe près d’un service départemental d’incendie et de secours sur deux en France, sait que la transition ne se fera pas sans compromis techniques.
Alléger sans affaiblir, le paradoxe des nouvelles protections
Deuxième impératif : réduire le poids des équipements. Un pompier peut porter jusqu’à 25 kilogrammes de matériel lors d’une intervention. Dans un contexte de feux plus longs, plus chauds, plus imprévisibles, cette charge devient un handicap opérationnel. Otego, spécialiste des textiles aluminisés depuis plus de 30 ans, a conçu Fireshield, un textile conforme à la norme EN 1486 qui affiche un poids inférieur à 1 kg par mètre carré, soit deux fois moins que certaines solutions existantes. L’entreprise, qui exporte plus de 90 % de sa production dans 110 pays, mise sur cette légèreté pour améliorer la mobilité et l’endurance des intervenants sans réduire leur niveau de protection contre la chaleur rayonnante.
Reste que la légèreté ne doit pas se payer par une perte de résistance. Alpex a développé Pyroshell, une technologie intégrant une couche de graphite intumescent qui améliore la résistance au feu des textiles synthétiques. En partenariat avec Arclin, l’entreprise propose également des cagoules filtrantes dotées de la technologie Nanoflex, capables de filtrer jusqu’à 99,9 % des particules nocives issues de la combustion. Ces particules, souvent cancérigènes, représentent un risque sanitaire majeur pour les sapeurs-pompiers exposés de manière répétée.
Concevoir avec les utilisateurs, pas seulement pour eux
Troisième axe : impliquer les pompiers dès la phase de conception. Rostaing a passé dix-huit mois à développer une nouvelle génération de gants pour la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris. Résultat : une isolation thermique améliorée de 250 % grâce à une architecture intégrant une lame d’air supplémentaire, tout en conservant la dextérité nécessaire aux gestes techniques. Les premières livraisons équipent déjà les équipes opérationnelles. L’entreprise, qui compte 300 collaborateurs en France et au Maroc, travaille aussi sur la résistance aux lavages répétés, indispensables pour décontaminer les équipements après exposition aux particules de combustion.
Cette logique collaborative n’est pas un luxe. Elle traduit une réalité : les industriels ne connaissent pas toujours les contraintes réelles du terrain. Un gant trop rigide, une tenue trop lourde, une cagoule qui gêne la vision peuvent compromettre une intervention. D’où l’intérêt de co-concevoir avec ceux qui portent ces équipements dans des conditions extrêmes.
Les risques NRBC, nouvelle frontière de la protection civile
Quatrième défi : préparer les services de secours aux risques nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques. Ouvry, historiquement tournée vers les forces armées, adapte son expertise aux primo-intervenants civils. L’entreprise, qui emploie plus de 200 collaborateurs et réalise 30 millions d’euros de chiffre d’affaires, a développé Evacops, un dispositif d’extraction pour victimes contaminées. Ce sac souple, léger et rapidement déployable permet d’évacuer une personne tout en évitant la contamination des moyens de secours. Sans PFAS, il assure un confinement des agents toxiques sous forme liquide, vapeur ou aérosol pendant 48 heures, tout en permettant certains gestes de soin.
Ouvry propose également ODrink, un système d’hydratation NRBC permettant aux intervenants de boire sans retirer leur protection respiratoire. Initialement conçu pour les forces armées françaises, ce dispositif répond aux contraintes des missions longues en environnement extrême. L’entreprise développe aussi des tenues filtrantes plus ergonomiques, adaptées aux interventions prolongées jusqu’à douze heures.
Une filière textile française qui ne manque pas d’atouts
Ces quatre entreprises partagent un point commun : elles sont françaises, exportent massivement et investissent fortement en recherche et développement. Alpex consacre 8 % de son chiffre d’affaires à la R&D, Ouvry 6 %. Elles s’appuient sur des savoir-faire anciens, parfois bicentenaires pour Rostaing, et sur des technologies de pointe comme l’aluminisation pour Otego ou les membranes techniques pour Alpex. Elles bénéficient du soutien du pôle de compétitivité Techtera, qui fédère plus de 280 adhérents dans la filière textile et a accompagné 336 projets de R&D collaboratifs depuis 2005, pour un budget global de près de 797 millions d’euros.
Autrement dit, la France dispose d’une base industrielle solide dans les équipements de protection. Mais cette base doit s’adapter à un environnement en mutation rapide : feux extrêmes liés au réchauffement climatique, nouvelles mobilités électriques, menaces NRBC. Les innovations présentées à Interschutz 2026 montrent que cette adaptation est en cours. Reste à savoir si les budgets publics suivront, car équiper correctement les services de secours coûte cher, et les arbitrages budgétaires ne sont jamais favorables aux investissements dont on espère ne jamais avoir besoin.








