Le groupe marocain OCP a annoncé avoir réduit sa production d’engrais jusqu’à 30 % au deuxième trimestre 2026. Selon une note publiée le 5 novembre par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), les tensions sur les approvisionnements en soufre ont contraint le groupe à adapter ses activités et à privilégier des produits moins consommateurs de cette matière première.
Le paradoxe tient à la position du Maroc dans l’industrie phosphatière. Le pays dispose de ressources minières considérables et de capacités industrielles importantes, mais la transformation du phosphate nécessite des produits chimiques qui ne sont pas tous disponibles localement.
Le soufre intervient dans la fabrication d’acide sulfurique, lui-même nécessaire à la production d’acide phosphorique. Ce dernier constitue l’une des principales matières intermédiaires utilisées dans la fabrication des engrais phosphatés.
Or, près de la moitié des exportations mondiales de soufre proviennent normalement du golfe Persique. Les perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz ont ainsi touché des usines éloignées de plusieurs milliers de kilomètres du conflit.
Une dépendance qui fragilise toute la chaîne industrielle
La difficulté ne concerne pas uniquement les cargaisons venant du Moyen-Orient. En réaction à la raréfaction du soufre, plusieurs pays producteurs ont décidé de restreindre leurs exportations afin de protéger leur propre industrie.
La Russie a prolongé son interdiction temporaire d’exporter du soufre, tandis que l’Inde a suspendu certaines ventes à l’étranger. Le Kazakhstan a également imposé des restrictions sur ses flux commerciaux.
D’après les données publiées par l’IFPRI en septembre 2026, les exportations mondiales de soufre élémentaire ont chuté de 33 % au premier semestre, passant de 13,5 à 9 millions de tonnes par rapport à la même période de 2025.
Le Maroc a notamment perdu une partie importante de ses approvisionnements kazakhs. Pour compenser, ses industriels ont recherché de nouveaux fournisseurs, mais les quantités disponibles sur le marché restent limitées.
Cette situation révèle les limites d’une souveraineté fondée uniquement sur la possession de ressources naturelles. Le contrôle d’un gisement ne garantit pas la disponibilité des intrants nécessaires à sa transformation, ni l’accès aux routes commerciales permettant de les acheminer.
Le problème concerne également les industries minières et métallurgiques. L’acide sulfurique est utilisé pour traiter certains minerais, notamment le cuivre. La concurrence entre plusieurs secteurs industriels peut donc accentuer les tensions sur les approvisionnements.
Le contrôle des routes commerciales devient déterminant
Le détroit d’Ormuz concentre des flux énergétiques et industriels dont dépendent des économies situées sur plusieurs continents. Les perturbations qui l’affectent montrent comment un conflit régional peut désorganiser des chaînes de production sans provoquer de destruction directe des installations concernées.
Les États conservent la possibilité de rechercher d’autres fournisseurs, mais cette réorientation dépend des capacités de production disponibles et des moyens logistiques. Elle peut également entraîner une augmentation importante des coûts.
Le cas du soufre est particulièrement difficile, car les possibilités de substitution demeurent réduites. Certaines installations peuvent utiliser de l’acide sulfurique importé ou d’autres matières intermédiaires, mais ces solutions ne permettent pas nécessairement de compenser les volumes manquants.
Pour les pays industrialisés, la crise souligne l’importance stratégique des matières premières intermédiaires, souvent moins visibles que les ressources énergétiques ou les minerais eux-mêmes. La sécurité des approvisionnements dépend aussi des capacités de transformation, des fournisseurs étrangers et de la continuité des échanges maritimes.
Au Maroc, les difficultés d’OCP illustrent concrètement cette dépendance : malgré les ressources phosphatées du pays, la disponibilité d’une matière première produite en grande partie à partir du pétrole et du gaz reste déterminante pour l’activité de ses usines.








