Trois tonnes de ferraille qui pèsent lourd dans la balance stratégique française : Rampart incarne la nouvelle doctrine de modularité adaptative que les armées terrestres et navales attendent depuis une décennie. Le lanceur modulaire polyvalent (LMP) de Naval Group, rebaptisé Rampart en 2026, achève sa mue terrestre après des essais probants à Canjuers en janvier et mai dernier. Ce système à quatre modules indépendants capable d’accueillir jusqu’à une tonne de munitions diversifiées vise désormais autant les ponts de navires que les théâtres d’opérations terrestres. L’ambition affichée : offrir aux forces armées un pivot capacitaire unique pour contrer menaces multi-domaines, drones essaims et missiles de croisière.
Un système d’armes pensé pour l’ambivalence tactique
De la frégate au terrain : la polyvalence comme doctrine
Rampart épouse la philosophie du « plug-and-fight ». Ses quatre modules peuvent embarquer roquettes guidées laser de 68 ou 70 mm (respectivement 20 et 12 unités par conteneur), missiles légers multirôles LMM de Thales intégrés depuis 2024, ou encore le missile sol-air Skynight du groupe émirati EDGE. Cette souplesse opérationnelle répond à un besoin criant identifié lors des opérations Barkhane et Sentinelle : basculer rapidement entre appui-feu rapproché et défense anti-aérienne sans changer de plateforme. La Marine nationale envisage l’intégration sur ses futures frégates de défense et d’intervention (FDI), tandis que l’Armée de Terre examine un déploiement mobile sur porteur Arquus PL6T.
L’originalité réside dans la décision de Naval Group de sortir de son domaine naval historique. Le groupe cherche à capter les marchés d’armement terrestre en valorisant son expertise d’intégration système. Contrairement aux lanceurs fixes traditionnels, Rampart peut être monté sur camion tactique 6×6 ou implanté en position statique pour protéger installations critiques. Cette dualité posture mobile/fixe séduit particulièrement les états-majors confrontés à la prolifération des drones kamikazes : un seul investissement couvre plusieurs scénarios d’emploi.
Le bouclier anti-drones redéfini : trois tonnes pour une tonne de létalité
Avec ses trois tonnes de masse totale, Rampart déploie jusqu’à mille kilogrammes de munitions guidées. Ce ratio poids/puissance de feu surpasse les systèmes concurrents issus du domaine terrestre pur. Lors des essais de Canjuers en janvier et mai 2026, trois scénarios complexes ont validé la polyvalence tactique : tir de roquette contre cible située à 3,5 kilomètres illuminée par un Rafale, engagement rapproché sur désignation fantassin, et salve coordonnée de cinq projectiles. Résultats probants selon les observateurs de la Direction Générale de l’Armement présents sur site.
La menace drone impose désormais aux armées occidentales une refonte complète de leur architecture défensive. Rampart apporte une réponse graduée : roquettes pour saturations à courte distance, missiles Skynight à autodirecteur radar pour menaces à dix kilomètres d’altitude. Le système intègre également les munitions téléopérées MT-10 de KNDS et TOUTATIS de Thales, offrant capacités de frappe indirecte et de neutralisation électronique. Cette approche modulaire permet d’ajuster la létalité selon les règles d’engagement, paramètre crucial dans les opérations interarmées où cohabitent civils et combattants.
L’écosystème d’armement français consolidé autour de Rampart
Thales, MBDA, Arquus : la réponse industrielle à la modularité
L’alliance scellée entre Naval Group et ses partenaires nationaux dessine une chaîne de valeur intégrée rare dans le paysage défense français. Thales fournit roquettes 68/70 mm, LMM et sa munition téléopérée TOUTATIS. MBDA propose son Mistral 3, missile éprouvé en version sol-air courte portée. Arquus développe le porteur tactique PL6T basé sur châssis Zetros 2648A de Daimler Truck, avec prototypes attendus début 2027 et têtes de série courant 2028. Le délai fixé : 24 mois pour livrer une gamme complète incluant transport troupes, fret et module léger d’intervention.
Naval Group annonce 12 mois entre notification d’un contrat de développement et disponibilité d’une version terrestre opérationnelle. Délai ambitieux qui témoigne de la maturité technique du système, testé depuis l’automne 2023 sous appellation LMP. La version navale nécessitera davantage de temps en raison des contraintes liées à la corrosion marine, mais la Marine nationale manifeste un intérêt appuyé pour équiper ses porte-hélicoptères amphibies et FDI. KNDS pivote également vers l’écosystème intégré après l’échec du programme MGCS, proposant sa MT-10 pour Rampart.
L’intégration Skynight : pourquoi Naval Group accueille le missile émirati
Le partenariat signé le 16 juin 2026 avec Halcon, filiale du groupe EDGE basé aux Émirats arabes unis, illustre la stratégie d’ouverture internationale de Naval Group. Skynight mesure 2,2 mètres de long, 115 millimètres de diamètre, pèse 36 kilos et offre une portée maximale de dix kilomètres. Son autodirecteur radar cible aéronefs à voilure fixe ou tournante, drones, missiles de croisière, roquettes, bombes guidées et obus de mortier. Performance remarquable pour un missile compact compatible avec les dimensions réduites des modules Rampart.
L’intégration d’un armement non européen dans un système français suscite interrogations. Naval Group mise sur la complémentarité : Skynight comble un segment capacitaire entre roquettes guidées courte portée et Mistral 3. Les Émirats arabes unis financent une part importante des essais prévus entre 2026 et 2027, d’abord à terre puis en mer émirienne. Calcul gagnant-gagnant qui allège les coûts de développement français tout en ouvrant perspectives d’exportation vers les monarchies du Golfe. Le missile émirati bénéficiera d’une vitrine technologique occidentale, tandis que Naval Group accède à un marché captif estimé à plusieurs centaines d’unités.
Calendrier opérationnel : du terrain à la mer, l’épreuve des faits
Canjuers janvier-mai 2026 : validation terrestre des scénarios complexes
Les campagnes de tirs réalisées sur le camp de Canjuers ont permis de qualifier les chaînes de transmission données entre détecteurs (radar, optronique, désignation laser) et lanceur. Le premier scénario testait la réactivité face à une cible éloignée illuminée par vecteur aérien : un Rafale désigne l’objectif à 3,5 kilomètres, Rampart tire une roquette guidée qui ajuste sa trajectoire en vol. Deuxième cas d’usage : engagement rapide sur menace proximale désignée par un fantassin équipé de télémètre laser portable. Troisième séquence : salve coordonnée de cinq roquettes saturant une zone défendue. Trois situations opérationnelles couvrant appui tactique, défense rapprochée et suppression de défenses adverses.
Naval Group a profité de ces essais pour roder les procédures de rechargement rapide. La modularité suppose changement fréquent de conteneurs selon évolution de la menace. Objectif affiché : remplacer un module complet en moins de dix minutes avec équipe réduite à trois servants. Performance atteignable selon les ingénieurs présents, mais conditionnée par disponibilité logistique suffisante en second échelon. Point critique identifié lors des retours d’expérience Barkhane : les systèmes modulaires exigent stocks préposés importants pour éviter configurations inadaptées face à menaces évolutives.
Octobre 2026 et au-delà : la Marine nationale en première ligne
Premier embarquement naval programmé en octobre 2026 lors de l’exercice Wildfire, manœuvre amphibie annuelle de la Marine nationale. Un porte-hélicoptères amphibie accueillera Rampart pour tester intégration pont, résistance vibratoire et procédures tir en environnement marin. Essais décisifs avant d’envisager installation permanente sur FDI. La Marine recherche depuis plusieurs années une solution intermédiaire entre canons de 76 millimètres et missiles Aster : Rampart pourrait saturer menaces asymétriques (vedettes rapides, drones navals) sans mobiliser munitions coûteuses réservées aux engagements majeurs.
Après Wildfire, des tirs de roquettes 70 millimètres Thales auront lieu en Belgique, zone d’essais de la filiale locale du groupe. Les campagnes Rampart-Skynight s’étaleront jusqu’en 2027, alternant validations terrestres françaises et essais maritimes émiriens. Naval Group escompte un contrat de développement client avant fin 2026 pour basculer vers production série. La concurrence s’intensifie néanmoins : l’Armée de Terre vient d’annoncer le choix de CAPINT et Thundart pour remplacer char Leclerc et lance-roquettes unitaire, dessinant un paysage capacitaire où Rampart devra trouver sa place.
Au-delà du prototype : vers une production série et un contrat client
Naval Group table sur la finalisation d’un accord commercial avant l’hiver 2026. Plusieurs prospects sont identifiés : pays du Golfe attirés par Skynight, marines européennes cherchant alternative économique aux systèmes américains Mk 41, et pays africains partenaires de la France nécessitant capacités anti-drones robustes. Le positionnement tarifaire restera déterminant. Rampart vise segment intermédiaire entre systèmes artisanaux locaux et plateformes intégrées haut de gamme type SAMP/T. Objectif probable : unité complète sous barre des quinze millions d’euros, munitions incluses.
La modularité constitue argument commercial majeur face aux systèmes mono-rôle. L’Ukraine vient de dévoiler son drone UAV-290 à réaction de 650 kilomètres de portée, illustrant accélération technologique imposée par conflit haute intensité. Les arsenaux occidentaux doivent désormais proposer solutions évolutives acceptant intégration rapide de nouvelles munitions sans refonte complète. Rampart répond à cette exigence par conception : chaque module demeure indépendant électroniquement, autorisant mises à jour logicielles ciblées sans immobiliser système complet. Avantage décisif dans guerres d’usure où disponibilité technique prime sur performances brutes.
Le pari de Naval Group consiste à transformer un système naval en produit dual terre-mer. Stratégie audacieuse dans secteur défense où cloisonnements domaines persistent. Succès ou échec dépendra de la capacité du groupe à convaincre états-majors terrestres de faire confiance à un industriel naval. Les essais Canjuers constituent première étape franchie. Reste à transformer l’essai en contrats fermes avant que concurrents historiques du segment terrestre ne rattrapent leur retard technologique.








