L3Harris Technologies, l’un des principaux fournisseurs d’optronique militaire aux États-Unis et à leurs alliés, a franchi une étape supplémentaire dans cette course à la visibilité en conditions dégradées. Depuis 2020, le groupe propose sur le marché international un dispositif binoculaire de vision nocturne, le BNVD-Fused, qui fusionne deux technologies autrefois séparées : l’amplification de lumière résiduelle, dite I2 (Image Intensifier), et l’imagerie thermique. Plus de 30 000 exemplaires ont déjà été livrés, principalement aux forces spéciales australiennes, canadiennes, britanniques ou françaises, membres de l’OTAN ou du cercle Five Eyes. Le chiffre peut sembler modeste à l’échelle des armées occidentales, mais il révèle une réalité : ce type d’équipement ne se diffuse pas en masse, il se concentre là où l’efficacité opérationnelle se joue à la marge, dans les unités d’élite.
Quand la nuit ne suffit plus à protéger
Pendant des décennies, la maîtrise de la vision nocturne a constitué un avantage décisif pour les armées occidentales. Les tubes amplificateurs de lumière, technologie née dans les années 1960 et progressivement miniaturisée, permettaient de voir dans l’obscurité là où l’adversaire restait aveugle. Mais ce temps est révolu. Aujourd’hui, selon Kevin Steubing, vice-président chargé du développement international chez L3Harris, « tout le monde dispose de capacités de vision nocturne ». Autrement dit, l’avantage s’est érodé. Les groupes armés non étatiques comme les armées conventionnelles adverses ont accès à des tubes I2 de génération antérieure, souvent d’origine russe ou chinoise, parfois occidentale via des circuits détournés. Dans ce contexte, l’ajout d’une couche thermique change la donne. L’imagerie thermique détecte les signatures de chaleur, y compris à travers le feuillage dense, le brouillard ou la fumée, là où l’amplification de lumière atteint ses limites physiques.
Le BNVD-Fused combine donc ces deux couches dans un seul dispositif monté sur casque. L’utilisateur voit en temps réel une image fusionnée : les contours nets procurés par l’I2, enrichis des signatures thermiques qui révèlent ce qui se cache. L’ennemi tapi derrière un buisson, invisible aux lunettes classiques, apparaît en surbrillance thermique. Le système intègre également une boussole et un GPS affichés en surimpression, éléments de confort tactique qui évitent de multiplier les dispositifs portés sur le corps.
Un marché réservé aux alliés proches
L3Harris ne vend pas ce type d’équipement à n’importe qui.
Le marché est strictement régulé par les autorités américaines, et la diffusion se limite aux pays membres du Five Eyes (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ainsi qu’à certains alliés de l’OTAN. L’Australie a été le premier client à adopter massivement le système, signe d’une montée en puissance des capacités spéciales dans la région Indo-Pacifique.
L’industriel mise sur des partenariats locaux pour faciliter la maintenance et l’intégration, stratégie classique pour contourner les réticences souverainistes et garantir un soutien logistique durable. Brenna Baker, présidente de la division Integrated Vision Solutions, insiste sur les « 50 ans d’innovation rapide » ayant conduit à ce produit. Le chiffre a le mérite de rappeler que L3Harris, à travers ses différentes entités historiques, fabrique des tubes amplificateurs depuis les débuts de la technologie. En 2008, l’entreprise lançait déjà un premier dispositif binoculaire fusionné. Depuis, elle revendique la livraison de centaines de milliers de lunettes de vision nocturne toutes générations confondues.
Vers la réalité augmentée au combat
Le prochain saut technologique est déjà en préparation. L3Harris annonce l’arrivée prochaine d’un module de surimpression numérique compact, compatible avec le BNVD-Fused, qui permettra d’afficher en couleur des flux vidéo provenant de drones, des cartes tactiques ou des informations réseau. Le système exploitera la bande ultra-large (UWB) pour connecter le combattant au reste de son unité sans recourir à des terminaux portables supplémentaires. L’ambition affichée est claire : transformer les lunettes de vision nocturne en interface de commandement individuel, sorte de cockpit porté à hauteur d’œil. Kevin Steubing présente cette évolution comme une réponse à la saturation informationnelle du champ de bataille moderne : « Avec tout ce dont vous avez besoin affiché de manière intuitive dans la vue des lunettes, les combattants peuvent être plus efficaces et plus rapides. »
Reste que cette promesse soulève une question de fond : à quel moment la complexité technologique devient-elle un fardeau plutôt qu’un atout ? Multiplier les couches de données, les flux vidéo, les alertes réseau dans un environnement déjà saturé par le stress et le danger comporte un risque cognitif. L’histoire militaire récente regorge d’exemples où la sophistication des systèmes a conduit à des défaillances humaines ou techniques au moment critique. L’armée américaine elle-même a dû revoir à la baisse certaines ambitions du programme Nett Warrior, conçu pour connecter chaque fantassin, après avoir constaté que les soldats préféraient parfois s’en passer pour alléger leur charge ou simplifier leur mission. La capacité d’un équipement à « dominer les environnements à faible luminosité », pour reprendre la formule de L3Harris, dépendra autant de la fiabilité du matériel que de la formation des utilisateurs et de leur capacité à gérer l’afflux d’informations.
Un équilibre fragile entre innovation et doctrine
L’intérêt croissant des armées occidentales pour ce type de dispositifs traduit une évolution doctrinale plus large. Les scénarios de combat futurs, tels qu’ils sont envisagés par les états-majors, privilégient les environnements dégradés : zones urbaines denses, forêts épaisses, conditions météorologiques difficiles, brouillage électronique intense. Dans ces contextes, la vision nocturne classique ne suffit plus. Mais il ne s’agit pas seulement de voir mieux que l’ennemi, il s’agit aussi de voir plus vite, de décider plus vite, de frapper plus vite. C’est là que la fusion des capteurs et l’intégration réseau prennent tout leur sens. Or, cette accélération pose une question politique autant que technique : jusqu’où peut-on déléguer au soldat individuel des responsabilités de commandement tactique autrefois réservées à l’échelon supérieur ? La réponse dépendra moins des capacités des lunettes que de la doctrine d’emploi que chaque armée choisira d’adopter. L3Harris fournit l’outil, mais c’est aux utilisateurs finaux d’en définir l’usage optimal, entre gain opérationnel réel et fuite en avant technologique.








