La guerre en Iran ne fait pas chuter la République islamique — elle la consolide. Pendant ce temps, Kyiv cherche désespérément des financements, et les États du Golfe découvrent qu’ils ont besoin des drones ukrainiens pour survivre. Dans ce monde qui brûle, l’Europe — et la France — ont-elles enfin compris ce que défense nationale signifie réellement ?
Le piège iranien : quand la guerre renforce l’ennemi
Force est de constater que Donald Trump a, une fois de plus, confondu la carte et le territoire. Pensant fragiliser la République islamique par la guerre, il l’a en réalité requinquée. Le noyau dur du régime — les Gardiens de la Révolution, les structures sécuritaires, les réseaux parallèles de pouvoir — s’est soudé sous la pression des frappes. C’est une leçon que les stratèges auraient dû retenir depuis l’Irak de 2003 : bombarder un régime autoritaire ne le renverse pas mécaniquement, cela le cristallise.
Ce constat doit nous interpeller directement. La France, membre permanent du Conseil de sécurité, puissance nucléaire, nation avec des intérêts au Moyen-Orient et une diaspora dans toute la région, ne peut se permettre d’observer ce théâtre de loin. La prolifération potentielle de technologies balistiques iraniennes, renforcée par la cohésion retrouvée du régime, est une menace directe pour nos alliés et, à terme, pour notre territoire. La Direction du renseignement militaire (DRM) et la DGSE ne chôment pas — mais ont-elles les moyens budgétaires de leurs ambitions ? La question est légitime.
L’équation ukrainienne : des drones contre des dollars
L’analyse du Financial Times est d’une clarté brutale : les États du Golfe ont besoin des drones ukrainiens, et l’Ukraine a besoin de l’argent du Golfe. Voilà une alliance de circonstance qui illustre mieux que n’importe quel traité la nature du monde multipolaire qui s’installe sous nos yeux.
Kyiv, après plus de quatre ans de guerre à haute intensité, a développé une expertise industrielle et opérationnelle dans les systèmes de drones qui fait désormais référence mondiale. Ce savoir-faire s’est construit dans l’urgence, sous contrainte budgétaire extrême, avec une agilité que nos propres industries de défense — françaises, européennes — devraient méditer. Chez nous, il faut souvent dix ans et des milliards de crédits pour sortir un programme. À Kyiv, des ingénieurs ont conçu, testé et déployé des systèmes létaux en quelques mois.
Je ne dis pas que la France doit singer le modèle de guerre totale ukrainien. Mais je dis que notre modèle d’acquisition — lourd, lent, bureaucratique — doit être remis sur la table sans tabou. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030, avec ses 413 milliards d’euros, est un effort réel. Mais l’argent seul ne suffit pas si les processus restent paralysés.
L’Europe au pied du mur : payer ou subir
La leçon géopolitique de ce printemps 2026 est simple et impitoyable : les nations qui ne peuvent pas se défendre seules deviennent des variables dans l’équation des autres. Les États du Golfe l’ont compris. Ils achètent de la souveraineté technologique à l’Ukraine parce que les États-Unis sont ailleurs, géopolitiquement débordés, imprévisibles.
Que fait l’Europe pendant ce temps ? Elle débat encore de sa gouvernance, de ses règles budgétaires, de ses seuils de déficit. Pendant que Trump bombarde et que Zelensky vend des drones, nous, nous palabrons.
La France a une responsabilité particulière. Elle est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne. Elle a des armées professionnelles, une industrie de défense solide, une tradition stratégique. Mais avoir les outils ne suffit pas : encore faut-il la volonté politique d’en faire usage — et d’en financer l’entretien sans rogner à chaque arbitrage budgétaire. Le monde ne nous attendra pas.
Jean-Baptiste Giraud
Éditorialiste








