La France franchit une étape décisive dans sa quête d’indépendance technologique. Le gouvernement vient d’officialiser le choix de Scaleway, filiale du groupe Iliad, pour héberger les données sensibles de la Plateforme des données de santé (PDS), anciennement connue sous le nom de Health Data Hub. Cette décision met fin à près de sept années de controverse autour de l’hébergement de ces informations médicales stratégiques chez l’américain Microsoft.
« La souveraineté numérique en santé franchit une nouvelle étape. Nous faisons le choix d’un cloud souverain pour héberger nos données de santé. Un choix stratégique pour renforcer la sécurité, la confiance et notre indépendance technologique », s’est félicitée la ministre de la Santé Stéphanie Rist sur le réseau social X.
Scaleway, l’alternative européenne qui monte en puissance
Fondée en 2009 puis intégrée au giron d’Iliad en 2018, Scaleway s’est hissée au rang des acteurs français les plus dynamiques du cloud computing. L’entreprise, sous la direction de Damien Lucas, exploite désormais une quinzaine de centres de données disséminés à travers la France et l’Europe, orchestrant une capacité d’hébergement dépassant les 150 000 serveurs physiques.
« Nous sommes fiers d’avoir été retenus par la PDS à l’issue d’un processus de sélection extrêmement compétitif », a déclaré Damien Lucas, directeur général de Scaleway, selon les informations rapportées par Numerama. « C’est aussi un symbole, un signal envoyé à tous les acteurs de la santé et, au-delà, à tous ceux qui se font une certaine idée du cloud : une alternative européenne crédible et compétitive existe », a-t-il poursuivi.
Cette victoire commerciale s’inscrit dans une dynamique plus vaste de reconnaissance européenne. En avril 2026, la Commission européenne a distingué Scaleway parmi quatre fournisseurs de cloud souverain pour un marché évalué à 180 millions d’euros, aux côtés de Post Telecom (Luxembourg), StackIT (Allemagne) et Proximus (Belgique). Un choix qui témoigne de la rupture définitive avec Microsoft dans le domaine des données de santé.
Un projet stratégique aux enjeux considérables
La Plateforme des données de santé, initiée en 2019, incarne l’un des projets numériques les plus ambitieux de l’État français. Cette infrastructure vise à centraliser une copie exhaustive du Système national des données de santé (SNDS), géré par l’Assurance maladie, soit les informations médicales anonymisées de près de 67 millions de Français.
L’ambition affichée : façonner une véritable « caverne d’Ali Baba numérique » pour les chercheurs et scientifiques, leur ouvrant l’accès à des données exhaustives sur de longues périodes pour développer de nouveaux traitements et optimiser la prise en charge des patients. Selon les projections du ministère de la Santé, cette plateforme pourrait générer des économies substantielles de 2,5 milliards d’euros sur cinq ans grâce à l’amélioration des parcours de soins.
Néanmoins, le choix initial de Microsoft Azure pour héberger ces informations ultra-sensibles avait déclenché une levée de boucliers sans précédent. Face aux risques d’intrusion des autorités américaines dans les données, la CNIL, gardienne vigilante des libertés numériques françaises, n’avait jamais accordé son approbation pour un transfert global de toutes les données de l’Assurance maladie vers la plateforme. Cette alternative européenne crédible représentait donc un enjeu majeur de souveraineté.
L’épée de Damoclès du Cloud Act américain
Le rejet de Microsoft trouve ses racines dans les implications du Cloud Act américain, législation adoptée en 2018 qui confère aux autorités judiciaires américaines le pouvoir d’exiger des entreprises nationales qu’elles fournissent des données stockées sur leurs serveurs, indépendamment de leur localisation géographique.
Concrètement, cette loi extraterritoriale signifiait que les données de santé des citoyens français hébergées sur Azure demeuraient théoriquement accessibles aux services de renseignement américains, en dépit des garanties techniques avancées par Microsoft et de l’hébergement dans un centre de données néerlandais.
Les tensions géopolitiques contemporaines ont exacerbé ces préoccupations sécuritaires. D’après un rapport du Future of Technology Institute (FOTI) publié récemment, « plus des trois quarts des pays européens ont recours à des services de cloud américains pour des fonctions essentielles à leur sécurité nationale ». Une dépendance jugée préoccupante par les experts en cybersécurité, particulièrement dans un contexte où l’administration Trump a réactivé ses menaces contre plusieurs alliés européens, soulevant des questions similaires à celles évoquées lors des récents enjeux de sécurité internationale.
Paradoxalement, la migration technique vers Scaleway s’annonce moins complexe qu’anticipé. Hela Ghariani, directrice de la Plateforme des données de santé, a précisé que celle-ci « a été conçue dès l’origine pour anticiper un changement d’hébergeur, en tenant compte de cette évolution de l’offre disponible localement ».
Un processus de sélection aux critères draconiens
La sélection de Scaleway résulte d’un processus méticuleux et rigoureux. L’appel d’offres lancé en février 2026 a mobilisé les expertises conjuguées de la Direction interministérielle du numérique (DINUM), de l’Inria et du ministère de la Santé pour évaluer les candidatures selon 350 exigences techniques strictement définies.
Plusieurs acteurs français de premier plan s’étaient positionnés sur ce marché stratégique : OVHcloud, leader européen historique du cloud ; Atos, géant français des services numériques ; Cloud Temple, spécialiste du cloud de confiance ; S3NS, coentreprise entre Thales et Google Cloud ; ainsi que Docaposte, filiale numérique de La Poste.
Fait remarquable : la société Bleu, partenariat entre Orange et Capgemini destiné à fournir les services Microsoft de manière souveraine, n’a pas présenté de candidature selon les informations rapportées par Les Numériques.
Scaleway s’est démarquée en proposant « la solution la plus adaptée en matière de sécurité, de scalabilité et de résilience », selon le communiqué officiel de la PDS. L’entreprise devra toutefois finaliser l’obtention de la qualification SecNumCloud, label délivré par l’ANSSI qui garantit une protection absolue contre toute ingérence extra-communautaire, reflétant les mêmes préoccupations de sécurité que celles observées dans d’autres secteurs sensibles comme les questions de sécurité intérieure.
Une migration technique d’envergure programmée pour fin 2026
La bascule opérationnelle des données vers les infrastructures de Scaleway constitue un défi technique de première ampleur. La migration complète est programmée entre la fin 2026 et le début 2027, permettant à la PDS de « gérer en autonomie une copie de la base principale du SNDS ».
Cette transition devrait débloquer plusieurs programmes de recherche demeurés en suspens, dans l’attente d’une clarification des règles d’accès aux données. Parmi les projets concernés figure notamment le programme européen EMC2, qui avait fait l’objet de contentieux juridiques en raison de l’hébergement chez Microsoft.
Au-delà des considérations techniques, cette décision s’inscrit dans une stratégie plus vaste de reconquête de la souveraineté numérique. L’annonce intervient quelques semaines seulement après que l’administration française a également amorcé une transition progressive de ses ordinateurs de Windows vers Linux, témoignant d’une volonté politique assumée de s’affranchir de la dépendance aux technologies américaines. Cette démarche fait écho aux enjeux de souveraineté numérique qui préoccupent l’ensemble de l’Europe.
Cette migration historique des données de santé vers un cloud français constitue un précédent majeur susceptible d’inspirer d’autres États européens dans leur quête d’autonomie technologique. Pour la France, il s’agit d’un pas décisif vers la maîtrise de ses infrastructures numériques critiques, enjeu stratégique de premier plan dans un monde de plus en plus interconnecté et vulnérable.








