Publié le 9 mars 2026, le nouveau relevé du Stockholm International Peace Research Institute, le SIPRI, apporte un éclairage très net sur l’évolution du marché de l’armement. Le constat central est spectaculaire : entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025, les transferts mondiaux d’armement majeur ont progressé de 9,2 %, selon le SIPRI, et cette hausse est d’abord portée par l’Europe.
Ce déplacement du centre de gravité est directement lié à la guerre en Ukraine, mais pas seulement. Le continent a engagé un cycle plus large de réarmement, de remplacement des matériels cédés à Kiev et de modernisation accélérée des forces. La France occupe une position singulière : elle bénéficie de la remontée des commandes en Europe tout en continuant à vendre majoritairement hors du continent.
Europe : une hausse historique des importations d’armes
Le chiffre le plus marquant du rapport est celui-ci : les importations d’armement des Etats européens ont bondi de 210 % entre 2016-2020 et 2021-2025, selon la fiche de synthèse du SIPRI publiée en mars 2026. L’Europe a représenté 33 % des importations mondiales d’armement. En quelques années, le continent est ainsi devenu la première zone importatrice au monde.
La guerre a servi de détonateur. L’Ukraine, à elle seule, a capté 9,7 % des importations mondiales d’armement sur la période 2021-2025, contre seulement 0,1 % lors de la période 2016-2020, selon le SIPRI. Autrement dit, le conflit n’a pas seulement absorbé des volumes considérables de matériels ; il a aussi poussé les autres capitales européennes à réviser brutalement leur calendrier d’équipement. Mathew George résume cette dynamique en expliquant que les livraisons à l’Ukraine depuis 2022 sont le facteur le plus visible, mais que la plupart des autres Etats européens ont eux aussi commencé à importer beaucoup plus d’armes pour renforcer leurs capacités face à une menace russe jugée croissante.
Ce mouvement ne se limite pas à l’urgence du front ukrainien. Il relève aussi d’une correction stratégique après des années de sous-investissement. Pieter Wezeman, cité par Reuters, soulignait déjà que les pays européens allaient d’abord remplacer ce qu’ils ont utilisé ou livré, mais aussi acheter davantage d’équipements afin de mieux se protéger. La logique est simple. Les armées veulent reconstituer leurs stocks, sécuriser leurs chaînes logistiques et, surtout, remonter en masse sur des segments lourds : aviation de combat, défense sol-air, artillerie, blindés, munitions.
La géographie de cette hausse est également révélatrice. Après l’Ukraine, la Pologne et le Royaume-Uni figurent parmi les principaux importateurs européens d’armement sur la période 2021-2025, selon le SIPRI. La Pologne, en particulier, s’impose comme l’un des symboles du réarmement européen, avec une politique d’achats tous azimuts destinée à constituer une force terrestre et aérienne de premier rang sur le flanc Est de l’OTAN.
Armement et commandes de l’OTAN : l’Europe achète d’abord américain
L’autre enseignement majeur du SIPRI concerne l’origine des équipements achetés par les Européens. En 2021-2025, 58 % des importations d’armement des 29 membres européens actuels de l’OTAN provenaient des Etats-Unis. Les fournisseurs suivants étaient la Corée du Sud avec 8,6 %, Israël avec 7,7 % et la France avec 7,4 %. Le rapport est donc limpide : malgré les discours sur la souveraineté industrielle, les commandes européennes restent massivement orientées vers l’offre américaine.
Cette domination s’est même renforcée. Les Etats-Unis ont porté leur part des exportations mondiales d’armement à 42 % en 2021-2025, contre 36 % sur la période 2016-2020, selon le SIPRI. Leurs exportations vers l’Europe ont bondi de 217 % sur la période, toujours selon le même institut. Pour la première fois depuis vingt ans, la plus grande part des exportations américaines s’est dirigée vers l’Europe, à hauteur de 38 %, devant le Moyen-Orient à 33 %.
Le SIPRI insiste d’ailleurs sur la portée stratégique de cette évolution. Pieter Wezeman affirme, dans un communiqué, que les Etats-Unis ont encore consolidé leur domination comme fournisseur d’armes, même dans un monde de plus en plus multipolaire. Il ajoute que, pour les acheteurs, les armements américains apportent des capacités avancées et permettent aussi d’entretenir de bonnes relations avec Washington, tandis que les Etats-Unis considèrent les exportations d’armes comme un instrument de politique étrangère et comme un moyen de renforcer leur industrie de défense.
Cette dépendance européenne n’est pas seulement politique. Elle est aussi industrielle et capacitaire. Avions de combat, systèmes de défense aérienne à longue portée, lanceurs, missiles, moyens ISR : plusieurs segments critiques restent dominés par l’offre américaine, en volume ou en maturité technologique. Katarina Djokic, citée par le SIPRI, observe d’ailleurs que, malgré l’augmentation de la production d’armes par les entreprises européennes et malgré le soutien nouveau de l’Union européenne à l’investissement dans les industries de défense des Etats membres, les pays européens ont continué à importer des armements américains, surtout des avions de combat et des systèmes de défense aérienne à longue portée.
Ce constat éclaire la contradiction du moment européen. D’un côté, Bruxelles et les capitales appellent à produire davantage en Europe. De l’autre, l’urgence sécuritaire pousse à acheter sur étagère, vite, souvent américain, parfois sud-coréen ou israélien. Le marché de l’armement européen est donc en expansion, mais cette expansion ne profite pas mécaniquement à l’industrie continentale.
Hausse des exportations : la France consolide sa place dans l’industrie de l’armement mondiale
Pour la France, le rapport du SIPRI est globalement favorable. Paris se classe au deuxième rang mondial des exportateurs d’armement sur la période 2021-2025, avec 9,8 % du total mondial, derrière les Etats-Unis et devant la Russie. Les exportations françaises ont augmenté de 21 % par rapport à 2016-2020.
Ce résultat confirme la solidité du modèle français dans l’aéronautique de combat, le naval et certains systèmes terrestres. Il traduit aussi la capacité des industriels français à convertir des coopérations politiques en contrats. Le détail des destinations reste néanmoins instructif. L’Inde a absorbé 24 % des exportations françaises d’armement sur la période 2021-2025, l’Egypte 11 % et la Grèce 10 %.
Le point le plus intéressant pour l’angle européen réside cependant ailleurs. Les exportations françaises vers l’Europe ont bondi de 452 % entre 2016-2020 et 2021-2025, selon le SIPRI. Cette accélération est considérable. Elle montre que la France bénéficie bel et bien du réarmement du continent. Les besoins nés de la guerre, de la tension en mer Noire et de la reconstitution des arsenaux se traduisent par davantage de commandes intra-européennes. Mais ce recentrage reste relatif. Le SIPRI précise que presque 80 % des exportations françaises d’armement continuent de partir hors d’Europe.
Ce positionnement peut constituer un avantage. La France n’est pas enfermée dans un seul théâtre. Elle vend en Europe, dans le bassin méditerranéen et en Asie. En revanche, il souligne aussi une limite de l’autonomie stratégique européenne : même lorsque les industriels européens gagnent du terrain, ils ne répondent pas encore à toute la demande du continent, ni en volume, ni en cadence, ni sur l’ensemble des gammes.
Reconfiguration en cours du marché mondial de l’armement
Le rapport du SIPRI ne raconte pas seulement une hausse des achats. Il raconte une reconfiguration du marché mondial de l’armement. Pendant que l’Europe montait en puissance, les importations ont reculé de 20 % en Asie-Océanie, de 13 % au Moyen-Orient et de 41 % en Afrique entre 2016-2020 et 2021-2025. Le centre d’impulsion des flux s’est donc déplacé.
Cette bascule profite aux Etats-Unis, fragilise encore davantage la Russie et ouvre un espace pour plusieurs industriels européens. La Russie, justement, est le grand perdant de la séquence. Ses exportations d’armement ont chuté de 64 % entre 2016-2020 et 2021-2025, et sa part du marché mondial est tombée de 21 % à 6,8 %. L’Allemagne est ainsi passée devant la Chine pour devenir le quatrième exportateur mondial avec 5,7 %, tandis que l’Italie a vu ses exportations progresser de 157 % et est remontée à la sixième place mondiale.
Pour l’Europe, la leçon est double. Premièrement, la guerre a créé une accélération durable des commandes et non une simple poussée conjoncturelle. Deuxièmement, cette dynamique n’efface pas les dépendances structurelles du continent. L’Europe achète davantage, produit davantage, investit davantage, mais elle demeure fortement liée à des fournisseurs extérieurs, au premier rang desquels les Etats-Unis. La France apparaît, dans ce paysage, comme l’un des rares acteurs capables d’occuper plusieurs positions à la fois : fournisseur européen crédible, exportateur mondial de premier plan et partenaire recherché par des clients situés bien au-delà du continent.








