La rencontre organisée en Rhénanie-du-Nord-Westphalie dépasse le simple exercice diplomatique. Après l’effondrement du projet d’avion de combat du SCAF, la France et l’Allemagne doivent démontrer qu’elles restent capables de construire ensemble des équipements militaires stratégiques. Les discussions portent désormais sur des projets plus ciblés : alerte avancée, missiles, frappes à longue portée, espace et dissuasion nucléaire.
Le SCAF laisse place à une coopération militaire plus pragmatique
Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont choisi un décor hautement symbolique pour tenter de relancer leur partenariat. Le Conseil franco-allemand de Défense et de sécurité s’est tenu le 17 juillet 2026 sur la base aérienne de Nörvenich, à proximité de Cologne. Le président français et le chancelier allemand ont ensuite rejoint le château d’Augustusburg, à Brühl, pour le 26e Conseil des ministres franco-allemand. C’est dans cette région que Charles de Gaulle et Konrad Adenauer avaient préparé, en 1962, le rapprochement qui conduira au traité de l’Élysée.
L’arrivée des deux dirigeants à bord d’un hélicoptère Super Puma, suivie d’une réunion organisée près d’un Rafale français et d’un Eurofighter allemand, visait à afficher une continuité industrielle malgré les tensions récentes. Ces éléments figurent dans la dépêche initiale de l’AFP, reprise notamment par Euronews. Le programme officiel allemand confirmait pour sa part que les questions de sécurité et de coopération stratégique seraient au centre de la journée.
Cette mise en scène intervient après la rupture du volet central du SCAF, ou Future Combat Air System en anglais. Lancé en 2017 avec l’Espagne, ce programme devait faire émerger un système aérien européen de nouvelle génération. Il ne se limitait pas à un avion de combat. Il devait également associer des drones, des capteurs, des armements et un réseau numérique capable de connecter les différentes plateformes. Les désaccords entre Dassault Aviation et Airbus sur le partage des responsabilités, la propriété intellectuelle et l’accès aux technologies ont cependant rendu impossible la poursuite du projet dans sa forme initiale.
Paris et Berlin ne prévoient pas pour autant d’abandonner tous les travaux déjà engagés. Le « cloud de combat », destiné à relier les avions et les autres systèmes militaires par des échanges sécurisés de données, pourrait notamment être conservé. Cette solution permettrait de sauver une partie du SCAF tout en renonçant au modèle industriel qui a provoqué son blocage.
Le principal objectif de la rencontre est donc de remplacer les grandes promesses par des coopérations plus facilement réalisables. Un dispositif commun de pilotage doit mieux encadrer les futurs programmes d’armement. La méthode envisagée consiste à partir des besoins opérationnels exprimés par les armées, avant de répartir les tâches entre les industriels. Paris et Berlin veulent éviter qu’un nouveau projet ne soit paralysé par une rivalité entre groupes nationaux. Les domaines retenus sont plus ciblés que le SCAF.
Ils concernent notamment les radars terrestres, la détection des missiles balistiques ou hypersoniques, les capacités de frappe dans la profondeur et la Défense aérienne. L’Allemagne participe également à l’initiative européenne ELSA, destinée à développer des armes de longue portée. En parallèle, les deux pays doivent réaffirmer leur soutien à IRIS², la future constellation européenne de communications sécurisées par satellites. Ces projets répondent à des besoins militaires immédiats et peuvent produire des résultats avant l’arrivée hypothétique d’un avion de combat de nouvelle génération.
La difficulté ne concerne d’ailleurs pas uniquement le SCAF. Le MGCS, destiné à préparer le remplacement des chars Leclerc français et Leopard 2 allemands, reste lui aussi confronté à des désaccords industriels. La présence de KNDS, de Rheinmetall et de plusieurs autorités nationales complique la répartition des responsabilités. Le programme Eurodrone a également subi des retards et des surcoûts. Ces difficultés illustrent une faiblesse structurelle de la Défense européenne.
Les États veulent mutualiser les dépenses, mais conservent des doctrines militaires, des calendriers et des intérêts industriels différents. L’échec du SCAF sert ainsi d’avertissement. Une coopération ne peut pas reposer uniquement sur une décision politique. Elle nécessite un besoin militaire commun, une autorité industrielle clairement identifiée et des règles précises sur les technologies développées. La rencontre entre Macron et Merz doit montrer que Paris et Berlin ont tiré les premières leçons de cette expérience.
Dissuasion nucléaire et autonomie européenne au cœur des divergences
La France et l’Allemagne restent toutefois divisées sur la manière de protéger l’espace européen. Berlin soutient l’European Sky Shield Initiative, un dispositif qui repose en grande partie sur les systèmes américains Patriot et israélo-américains Arrow 3. Paris n’a pas rejoint cette initiative. La France considère qu’un recours massif à des équipements étrangers risque de renforcer la dépendance technologique de l’Europe.
Elle souhaite privilégier des solutions européennes, notamment pour la Défense antimissile, les radars et les communications spatiales. L’Allemagne adopte une approche différente. Elle veut disposer rapidement d’équipements opérationnels, même lorsqu’ils proviennent des États-Unis ou d’Israël. Cette opposition explique pourquoi la relance de la relation franco-allemande ne signifie pas un alignement complet. Elle traduit plutôt la volonté de trouver quelques domaines de coopération compatibles avec les priorités nationales de chaque pays.
La dissuasion nucléaire pourrait constituer l’un de ces terrains d’entente. Le 2 mars 2026, Emmanuel Macron et Friedrich Merz avaient annoncé la création d’un groupe franco-allemand de pilotage nucléaire. Les deux pays ont prévu d’organiser un dialogue doctrinal, des visites de sites stratégiques et une participation allemande à certains exercices nucléaires français. Cette coopération doit aussi porter sur l’alerte avancée, la Défense aérienne et les frappes conventionnelles de précision.
La France conservera néanmoins seule la décision d’emploi de ses armes nucléaires. Le cadre annoncé doit rester complémentaire de la dissuasion de l’Otan et du partage nucléaire auquel participe l’Allemagne. Paris ne propose donc pas de transférer le contrôle de sa force de frappe. Il cherche plutôt à associer certains partenaires européens à son environnement opérationnel et à renforcer la crédibilité de la protection du continent.
Au-delà de la Défense, Macron et Merz veulent replacer leur coopération dans une stratégie économique européenne plus large. Les discussions portent sur la compétitivité, le budget de l’Union européenne, la réglementation numérique et la lutte contre la désinformation. L’intelligence artificielle constitue également un enjeu important. Paris et Berlin souhaitent mieux mutualiser les capacités de calcul et faciliter l’accès des chercheurs européens aux infrastructures nécessaires au développement de modèles avancés.
Cette ambition rejoint les projets européens visant à réunir puissance informatique, données, financements et talents scientifiques. La Commission européenne a notamment lancé la structure RAISE afin de coordonner certaines ressources consacrées à l’intelligence artificielle scientifique. La logique est proche de celle qui anime les projets militaires : éviter que les États européens travaillent seuls face aux capacités financières et technologiques des États-Unis et de la Chine.
Le sommet organisé près de Cologne ne peut cependant pas effacer immédiatement l’échec du SCAF. Il permet surtout de définir une nouvelle méthode. La France et l’Allemagne semblent désormais privilégier des projets limités, gouvernés plus strictement et susceptibles de produire rapidement des capacités militaires. Cette évolution marque un recul par rapport à l’ambition initiale d’un grand avion de combat européen commun.
Elle peut aussi ouvrir une phase plus réaliste de la coopération franco-allemande. Le succès dépendra de la capacité des deux gouvernements à transformer leurs déclarations en contrats, en calendriers industriels et en équipements opérationnels. Après le SCAF, les symboles ne suffisent plus. Paris et Berlin doivent désormais prouver que leur partenariat peut survivre aux rivalités industrielles et répondre aux besoins urgents de la Défense européenne.








