Après trois décennies sans missile air-air de très longue portée, l’US Navy a officialisé le 22 août 2026 lors du symposium Tailhook à Reno (Nevada) l’existence de l’AIM-424 « Malice ». Développé par Raytheon depuis 2017, cet engin de 680 kg capable d’engager des cibles à 463 kilomètres marque le retour des États-Unis dans la catégorie des armements à portée extrême, abandonnée depuis le retrait du AIM-54 Phoenix en 2004. Selon Phil Jasper, PDG de RTX, « l’AIM-424 représente un bond en avant considérable en matière de supériorité aérienne, capable de neutraliser n’importe quelle menace à longue portée ».
Neuf ans de développement pour combler un vide stratégique
Le programme LREW : réponse à 30 ans d’absence
Le retrait simultané du F-14 Tomcat et du Phoenix dans les années 1990 a privé l’aéronavale américaine de toute capacité d’engagement au-delà de 120 kilomètres. Face aux missiles chinois PL-15 (portée estimée à 300 km) et russes R-37M (400 km), le Pentagone a lancé en 2017 le programme LREW (Long-Range Engagement Weapon). L’objectif : restaurer l’avantage tactique perdu en développant un missile compatible avec les plateformes de quatrième, cinquième et sixième génération. Le Malice constitue l’aboutissement de ce programme, conçu spécifiquement pour neutraliser les menaces aériennes adverses avant qu’elles n’atteignent les porte-avions ou les ravitailleurs.
2017-2026 : chronologie d’une modernisation
Les travaux débutent en 2017 sous classification maximale. Raytheon concentre ses efforts sur deux défis majeurs : tripler la portée de l’AIM-120 AMRAAM (référence actuelle à 160 km) tout en maintenant des dimensions compatibles avec les baies internes du F-35. Les premiers essais en vol démarrent à l’hiver 2025 sur F/A-18E Super Hornet et F-35C. La présentation publique intervient exactement neuf ans après le lancement du programme, accompagnée d’une communication volontairement limitée : l’US Navy précise que « les détails concernant les capacités spécifiques et le calendrier de déploiement restent classifiés » pour préserver la sécurité opérationnelle.
Spécifications techniques : un bond technologique
Portée exceptionnelle et moteur à double impulsion
Avec ses 4,11 mètres de longueur et 34 centimètres de diamètre, le Malice exploite un propulseur à double impulsion. Ce système à propergol solide permet une première poussée au lancement, suivie d’une seconde phase en fin de trajectoire pour maintenir la vitesse lors de l’interception. La portée maximale atteint 250 milles nautiques (463 à 465 km selon les sources), soit 2,9 fois celle de l’AMRAAM. À titre comparatif, le défunt Phoenix affichait une portée théorique de 190 km, largement dépassée par le nouveau système. La masse de 680 kg intègre la charge militaire, le système de guidage et le carburant nécessaire à cette extension de portée.
Radar actif et liaison montante : autonomie d’engagement
Le Malice embarque un radar actif lui conférant une capacité « fire and forget » (tirer et oublier). Une fois lancé, il poursuit sa cible sans intervention du pilote. La liaison montante bidirectionnelle permet toutefois de réactualiser les données cibles en cours de vol, autorisant des destructions offensives en espace aérien ennemi. Le missile peut ainsi recevoir des informations d’un AWACS E-2D Advanced Hawkeye ou d’un autre appareil équipé de capteurs, même si l’avion lanceur a rompu le contact. Cette architecture distribue le travail entre plusieurs plateformes, rendant l’interception plus difficile pour l’adversaire.
Intégration furtive : 680 kg en baie interne
Contrainte majeure du cahier des charges : préserver la signature radar du F-35. L’emport externe ruine la furtivité, obligeant Raytheon à dimensionner le missile pour les soutes internes. Le F-35C peut transporter deux AIM-424 en configuration air-supériorité, complétés par deux AIM-120 ou AIM-9X pour le combat rapproché. Le F/A-18E, dépourvu de baies internes, l’emporte sous pylônes. Cette compatibilité multiplateforme garantit une interopérabilité maximale au sein de l’aéronavale, du Super Hornet actuel au futur F/A-XX de sixième génération.
Plateforme de déploiement : F-35C et F/A-18E en phase de test
Essais actuels et calendrier d’intégration
Les campagnes d’essais se concentrent actuellement sur les deux chasseurs embarqués de l’US Navy. Le F/A-18E Super Hornet sert de banc d’essai initial, tandis que le F-35C Lightning II valide l’intégration en baie interne. Les tests portent sur les performances cinématiques (vitesse, manœuvrabilité), la fiabilité du guidage terminal et la résistance aux contre-mesures électroniques. L’US Air Force évalue parallèlement l’adaptation sur F-35A et F-15EX. Le calendrier exact de mise en service opérationnel (IOC, Initial Operational Capability) demeure classifié, mais les observateurs anticipent une disponibilité entre 2027 et 2028, sous réserve de validation complète des essais.
L’AIM-424 dans l’écosystème des missiles air-air américains
Comparaison avec l’AMRAAM et les alternatives (AIM-260, AIM-174B)
Le Pentagone déploie désormais trois missiles complémentaires. L’AIM-120 AMRAAM (160 km, 160 kg) reste l’armement standard pour l’engagement moyenne portée. L’AIM-174B « Gunslinger », dérivé du missile naval SM-6, offre une portée similaire au Malice (450 km) mais pèse 1 500 kg, incompatible avec les baies internes. L’AIM-260 JATM de Lockheed Martin, concurrent direct du Malice, vise les mêmes performances avec un développement parallèle. L’US Navy privilégie le Malice pour sa maturité technologique et son intégration immédiate, tandis que l’Air Force pourrait adopter le JATM. Cette redondance programmatique garantit une couverture capacitaire en cas de retard ou d’échec d’un système, stratégie classique du Pentagone pour les programmes critiques.
La révélation du Malice clôt trois décennies de débat stratégique sur la nécessité de missiles à très longue portée. En restaurant une capacité perdue depuis 2004, l’US Navy répond directement aux investissements chinois et russes dans les systèmes antiaériens avancés. Reste à observer l’impact opérationnel réel une fois le missile déployé sur porte-avions, et la réaction des adversaires potentiels qui pourraient accélérer leurs propres programmes d’armement longue portée. La course aux portées extrêmes ne fait que commencer.








