Un jour d’hiver 1975, un canon a fait feu dans le vide spatial, sur un ordre venu du sol. La station qui l’embarquait était alors déserte et fonçait déjà vers sa destruction programmée. L’épisode reste unique dans l’histoire de l’humanité : le Rikhter R-23M demeure à ce jour le seul canon jamais tiré dans l’espace.
Le tir a eu lieu le 24 janvier 1975, six mois après le départ du dernier équipage, parti le 19 juillet 1974. Officiellement baptisée Saliout 3, la station était en réalité un programme militaire, l’Almaz OPS-2 : l’URSS avait pour habitude de dissimuler ses projets militaires sous des noms civils rassurants, pour tromper les services de renseignement occidentaux. La supercherie a fonctionné, personne ne soupçonnait alors une base d’espionnage orbitale.
Lancée en 1974, la station pesait environ 19 tonnes et évoluait à quelque 250 kilomètres d’altitude. Sa mission officielle : observer la Terre avec une précision inédite, grâce à une caméra télescopique, l’Agat-1, censée fournir des images du sol avec une résolution meilleure que 3 mètres.
Un premier équipage y a séjourné environ 15 jours durant l’été 1974. Un second n’a jamais réussi à s’y amarrer, victime d’une panne de son vaisseau Soyouz, et la troisième mission prévue a été purement annulée. La station a ensuite poursuivi sa route en mode inhabité, un vaisseau fantôme tournant en silence autour de la Terre.
Un canon conçu pour l’armée de l’air soviétique
Le Rikhter R-23, dont dérive le R-23M embarqué sur Almaz, avait été développé pour l’armée de l’air soviétique dès la fin des années 1950. Conçu par l’ingénieur Aron Abramovich Rikhter, qui avait aussi signé le canon original du bombardier supersonique Tupolev Tu-22, cet engin équipait sur Terre la tourelle de queue de cet appareil.
Revolver à gaz, il pouvait cracher jusqu’à 2 600 coups par minute, le canon monotube le plus rapide jamais mis en service.
Sur la station, il était fixé rigidement à la coque et affichait un calibre de 14,5 millimètres, une portée d’environ 3 kilomètres et une vitesse de projectile de 690 mètres par seconde, soit près de 2 500 kilomètres par heure.
Lors d’essais au sol, il avait percé un bidon d’essence placé à distance. Les ingénieurs soviétiques l’avaient installé comme arme d’autodéfense, en cas d’approche d’un satellite intercepteur ennemi, une crainte alimentée par les engins américains qui avaient tendance à s’approcher des satellites militaires soviétiques comme pour les inspecter.
Dans les années 1960 déjà, l’URSS jugeait probable que des affrontements avec les États-Unis finissent par avoir lieu dans l’espace.
Vingt obus envoyés dans le vide avant la destruction
Viser signifiait faire pivoter les 19 tonnes de l’engin, le canon étant fixé rigidement à la coque. Le principal défi tenait au recul en quasi-apesanteur : sans frottement pour l’arrêter, la moindre force pousse un objet dans la direction opposée, et une rafale violente risquait de faire tournoyer la station sur elle-même.
La solution retenue consistait à activer les propulseurs pendant le tir, pour compenser en temps réel la poussée du canon, une manœuvre orchestrée depuis le sol.
Ce 24 janvier 1975, l’objectif était d’évaluer la façon dont un tir risquait d’affecter l’avant-poste. Le canon, qui disposait d’une réserve de 32 obus, en a expédié une vingtaine dans le vide. Le tir avait été planifié quelques heures seulement avant la manœuvre de désorbitation, pour garantir que tous les projectiles retombent vers la Terre et se consument dans l’atmosphère sans laisser de débris en orbite. Peu après, la station a plongé vers sa destruction.
Les résultats de l’expérimentation ont été tenus secrets, comme l’existence même du canon, jusqu’à la chute de l’URSS. Ce n’est qu’après la déclassification des archives soviétiques que des sources russes ont révélé l’existence de cette arme et son envoi en orbite, rapporte le magazine Popular Mechanics.
La version suivante de la station Almaz a été équipée de deux missiles d’interception plutôt que d’un canon, un choix qui semble indiquer que l’essai n’avait pas été totalement concluant.








