Josef Aschbacher, directeur général de l’Agence spatiale européenne (ESA), avertit les décideurs européens : sans augmentation drastique de la production de lanceurs, l’Europe ne pourra pas assurer le déploiement de ses constellations stratégiques de défense et de renseignement entre 2029 et 2031. Un scénario qui raviverait la dépendance du continent vis-à-vis des capacités américaines.
L’avertissement stratégique de l’ESA : une année d’interruption, une dépendance révélée
2023-2024 : quand l’Europe a dû compter sur SpaceX
L’arrêt d’Ariane 5 en 2023, combiné aux retards d’Ariane 6, a plongé l’Europe dans une période d’interruption totale de ses capacités de lancement. Durant une année entière, le continent a dû recourir aux services de SpaceX pour placer ses satellites en orbite. Juillet 2024 a marqué le retour au vol d’Ariane 6, suivi en décembre par celui de Vega-C, restaurant officiellement l’accès autonome de l’Europe à l’espace. Pourtant, les chiffres restent implacables : en 2025, l’Europe n’a réalisé que 8 lancements contre 170 pour SpaceX seul. Un écart abyssal qui illustre le décalage technologique et industriel entre les deux rives de l’Atlantique.
Le pic de demande 2029-2031 : un calendrier critique
Josef Aschbacher ne mâche pas ses mots : « Si nous additionnons tous les satellites qui doivent être lancés depuis les constellations et missions actuelles et planifiées, nous constatons qu’il y a un pic de besoins de lancement autour de 2029, 2030, 2031 », explique le directeur général dans une interview au Financial Times. L’ESA anticipe aujourd’hui que « l’Europe connaîtra une pénurie de lanceurs autour de 2030 ». Les programmes Iris (constellation de communication sécurisée), Galileo (navigation par satellite) et Copernicus (observation de la Terre) devront déployer des dizaines de satellites durant cette période. La cadence actuelle d’Ariane 6, plafonnée à 9-10 lanceurs par an, s’avère dramatiquement insuffisante face à cette vague de demande.
Les constellations nationales de défense en péril
Grèce, Espagne, Pologne : des projets satellites bloqués ?
Plusieurs États européens développent désormais leurs propres constellations militaires. La Grèce, l’Espagne et la Pologne ont lancé des programmes nationaux de satellites de reconnaissance et de communication sécurisée, essentiels à leur souveraineté stratégique. Or, sans lanceurs européens disponibles en nombre suffisant, ces pays risquent de se retrouver contraints de faire appel à des prestataires étrangers, notamment américains ou chinois. Une situation paradoxale : investir massivement dans des capacités spatiales de défense tout en dépendant de puissances tierces pour les placer en orbite compromet l’objectif même d’autonomie stratégique. Les délais de lancement pourraient s’étirer sur plusieurs années, retardant d’autant les capacités opérationnelles de ces systèmes.
Programme Iris : l’enjeu de la souveraineté numérique et de défense
Le programme Iris incarne l’ambition européenne de disposer d’une infrastructure de communication spatiale souveraine et sécurisée. Destiné aux forces armées, aux services de renseignement et aux institutions gouvernementales, ce système de satellites doit garantir des communications cryptées hors de portée des adversaires potentiels. Mais le déploiement d’Iris requiert une succession de lancements coordonnés d’ici 2030. Si l’Europe manque de fusées au moment critique, le calendrier glissera mécaniquement, retardant l’opérationnalité du système. Pire, la tentation de recourir à des lanceurs américains pour respecter les délais soulève des questions de sécurité : confier des charges utiles militaires sensibles à un prestataire étranger, fût-il allié, expose à des risques de compromission technique ou de dépendance politique.
Horizon 2035 : les décisions d’investissement qui engagent l’Europe
Josef Aschbacher évoque un horizon temporel de 2035 pour les décisions d’investissement actuelles. Autrement dit, les choix budgétaires et industriels pris aujourd’hui détermineront les capacités européennes dans neuf ans. L’ESA plaide pour une réforme structurelle des procédures d’approvisionnement, jugées trop lourdes et inadaptées au rythme imposé par la concurrence internationale. Les États membres doivent trancher : accepter une montée en puissance budgétaire significative ou renoncer de facto à l’autonomie spatiale. La pénurie de fusées annoncée pour 2029-2031 constitue un test de volonté politique. Si l’Europe échoue à augmenter sa production de lanceurs, elle basculera dans une dépendance structurelle vis-à-vis de SpaceX, avec toutes les implications géopolitiques et stratégiques que cela suppose pour ses capacités de défense.








