Une semaine après l’abandon du char MGCS, KNDS présente à Eurosatory 2026 une stratégie radicalement différente : abandonnez la recherche du char parfait, embrassez l’écosystème intégré. Le groupe franco-allemand dévoile ce mercredi 17 juin trois programmes majeurs qui redessinent l’architecture de la défense terrestre européenne face aux menaces contemporaines. Un repositionnement qui intervient dans un contexte de tensions franco-allemandes exacerbées et de guerre en Ukraine qui impose de nouvelles priorités opérationnelles.
La fin d’une époque : pourquoi le char MGCS n’a pas survécu à la géopolitique
Dix ans de retard et des ambitions franco-allemandes paralysées
Lancé en 2017, le programme de char du futur MGCS (Main Ground Combat System) devait aboutir à une mise en service en 2045. Neuf ans plus tard, le projet accuse dix ans de retard sans qu’aucun prototype fonctionnel n’ait vu le jour. L’entrée de Rheinmetall dans le programme en 2019 n’a fait qu’aggraver les blocages industriels. Pendant que Paris et Berlin négociaient les parts de propriété intellectuelle, le concurrent allemand Rheinmetall imposait son démonstrateur KF51 Panther, déjà engagé dans un programme de développement avec la Hongrie.
Tom Enders, président du conseil d’administration de KNDS, a publiquement critiqué Berlin pour son manque de coopération militaire avec la France. Selon Capital, l’Allemagne réclamerait des droits de veto sur la propriété intellectuelle du producteur de blindés. Berlin a annoncé fin mai viser une participation de 40% dans KNDS, susceptible d’être réduite à 30% d’ici deux à trois ans. Un industriel européen de premier plan interrogé par Yahoo Finance estime que le char intermédiaire constitue « une façon d’avouer l’échec de MGCS« .
Le CAPINT : une réponse asymétrique aux exigences du combat futur
Face à l’obsolescence programmée du Leclerc, dont le retrait anticipé est envisagé dès 2037, KNDS dévoile le CAPINT (Capacité Intermédiaire). Le général Philippe de Montenon, commandant des forces et des opérations terrestres, tranche le débat : « À l’horizon 2035, il sera au bout du rouleau. » Le successeur du blindé français repose sur un châssis amélioré dérivé du Leopard 2A8 associé à la tourelle téléopérée ASCALON. Une architecture hybride franco-allemande qui ne dépasse pas 50 tonnes et ne nécessite que trois opérateurs dans le châssis.
Jean-Paul Alary, directeur général de KNDS, défend une vision radicalement différente du blindé lourd : « C’est un char qui emporte des nouvelles technologies, une nouvelle architecture, avec des capacités de protection, de feu, de mobilité, bien supérieures aux générations actuelles mais également la capacité d’embarquer des systèmes de systèmes, c’est-à-dire de faire en sorte que des drones terrestres et des drones aériens puissent collaborer et agir ensemble avec le char du futur. » Le CAPINT peut tirer le projectile guidé PELTASTE à 8 km et intègre un système de protection active. Sa mise en service est prévue dans les années 2030, quinze ans avant le calendrier initial du MGCS.
L’écosystème TARGAS : intégration aéroterrestre et défense anti-drone
Radar + canon : la formule pour contrer la suprématie aérienne ennemie
KNDS présente à Eurosatory son écosystème complet de lutte anti-drones TARGAS (Tactical Advanced Response for Ground, Air and Surface threats). Le système TARGAS 30 combine un radar et un canon ARX 30 de 30mm monté sur châssis Serval. Une modularité qui permet aux armées clientes de déployer rapidement des bulles de protection contre les menaces aériennes à basse altitude. Le groupe, qui réalise un chiffre d’affaires de 4,4 milliards d’euros en 2025 et emploie 11 000 personnes, dispose d’un carnet de commandes de 33,1 milliards d’euros au 31 décembre 2025.
Le DINGO 4×4 RIwP (Reconfigurable Integrated Weapons Platform) complète la gamme en accueillant différents systèmes contre-UAV selon les besoins opérationnels. Une approche modulaire qui répond aux leçons du conflit ukrainien, où la prolifération de drones commerciaux modifiés impose une défense multi-couches. L’UAV-290 ukrainien, drone à réaction de 650 km de portée dévoilé récemment, illustre la course à l’armement aérien qui se joue dans les airs européens.
Drone launcher et BOXER UAV : vers une synergie homme-machine
KNDS franchit une étape supplémentaire avec son prototype de Drone Launcher Container, déployable de manière autonome en réseau. Le BOXER UAV combine la mobilité du système BOXER avec des capacités de mothership de drones. Une architecture qui permet aux unités terrestres de projeter leur puissance de feu et leur capacité de reconnaissance bien au-delà de la ligne de front. Le groupe équipe déjà plus de 40 armées dans le monde, dont 24 forces armées européennes.
THUNDART : 150 km de portée pour reconquérir l’initiative au-delà du champ de bataille
Les 26 systèmes français : calendrier de déploiement et capacité initiale 2029
Catherine Vautrin a annoncé le 16 juin que la France sélectionnait le système THUNDART (MBDA/Safran) comme successeur du lance-roquettes unitaire de l’armée de terre. Selon L’Indépendant, les 26 systèmes prévus à l’acquisition avant 2030 représentent un marché estimé à 600 millions d’euros. Le camion-lanceur Scania embarque 8 munitions et peut atteindre 80 km/h sur route. Sa portée de 150 km transforme radicalement les capacités de frappe en profondeur de l’armée française.
La capacité initiale livrable est programmée pour 2029, soit dans trois ans. Un calendrier accéléré qui contraste avec les retards accumulés sur le MGCS. KNDS dévoile également sa famille de systèmes d’artillerie très longue portée Loras, capable de frapper à 60 km avec le calibre 155mm/58, voire 100 km avec certaines munitions. Une montée en puissance qui permet à Paris de combler partiellement son retard capacitaire face à la Russie.
Jean-Paul Alary maintient officiellement que « le MGCS est toujours là« , mais les faits parlent d’eux-mêmes. En lançant le CAPINT, KNDS reconnaît implicitement l’impossibilité de faire aboutir le programme franco-allemand dans des délais raisonnables. Les tensions entre Berlin et Paris sur la gouvernance industrielle du secteur de la défense risquent de compromettre durablement toute coopération ambitieuse.
L’approche modulaire et évolutive privilégiée par KNDS avec TARGAS, CAPINT et le soutien à THUNDART dessine une architecture de défense terrestre radicalement différente. Plutôt qu’un char révolutionnaire attendu en 2045, l’industriel propose un écosystème intégré disponible avant 2030. Une stratégie pragmatique qui répond aux urgences opérationnelles européennes, mais qui signe aussi l’échec d’une ambition industrielle commune franco-allemande. Reste à savoir si cette approche suffira à combler le fossé capacitaire avec la Russie, dont les forces terrestres bénéficient d’une expérience opérationnelle intensive acquise en Ukraine.








