Industrie de défense : l’argent public enfin bien dépensé ?

La France investit massivement dans son industrie militaire avec la Loi de Programmation Militaire 2024-2030. Cet afflux de commandes publiques redynamise le secteur, mais pose une question cruciale : dépenser plus signifie-t-il dépenser mieux ? L’économiste Agnès C. appelle à une rigueur de gestion et une évaluation transparente de cette dépense régalienne.

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Industrie de défense : l’argent public enfin bien dépensé ? © Armees.com

Par Agnès C.

La France redécouvre son industrie militaire. Licenciements dans l’automobile, carnets de commandes pleins dans la défense : le grand basculement est en marche. Mais dépenser plus, ce n’est pas dépenser mieux. La question budgétaire reste entière.

L’automobile décline, la défense s’emballe : attention à l’euphorie

On ferme des usines Renault, on licencie chez Stellantis, et pendant ce temps, les carnets de commandes de KNDS débordent. L’usine de Roanne produit des Caesar à la chaîne, en empruntant les méthodes du lean manufacturing automobile. Voilà que la défense devient l’eldorado industriel que personne n’osait nommer il y a encore cinq ans.

C’est une bonne nouvelle. Mais gardons la tête froide.

Quand une industrie croît sous l’effet de commandes publiques massives, la question de l’efficacité de la dépense devient centrale. L’argent du contribuable — car c’est bien de cela qu’il s’agit — doit être tracé, évalué, justifié. Or la défense bénéficie depuis toujours d’une forme d’immunité budgétaire au nom du sacro-saint secret défense. On comprend les contraintes. On refuse, en revanche, l’opacité comme principe de gestion.

La montée en cadence industrielle est réelle, salutaire, nécessaire. Mais elle exige en contrepartie une rigueur de gestion que les années de vaches maigres n’ont pas toujours cultivée. Augmenter les volumes de production ne saurait masquer des surcoûts structurels, des retards endémiques ou des marchés publics mal négociés.

LPM : les milliards sont là, les garde-fous beaucoup moins

413 milliards d’euros sur sept ans. C’est le montant de la LPM votée en 2023. Un effort historique, présenté comme la réponse au « choc de réalité » provoqué par la guerre en Ukraine. Soit. Mais comparer avec nos partenaires s’impose.

L’Allemagne a engagé son Zeitenwende — son tournant historique — avec 100 milliards d’euros de fonds spéciaux dès 2022, hors budget ordinaire. La Pologne consacre désormais 4% de son PIB à la défense. La Suède et la Finlande ont rejoint l’OTAN et réarmé à marche forcée. La France, elle, atteindra péniblement 2% du PIB en 2025, après des décennies à naviguer autour de 1,7%.

On rattrape donc un retard accumulé pendant trente ans de dividende de la paix. C’est légitime. Mais rattraper un retard dans l’urgence coûte toujours plus cher que d’avoir anticipé. Les contrats passés dans la précipitation, les industriels en situation de quasi-monopole sur certains segments, les délais contractuels non respectés sans pénalité réelle : autant de signaux qui méritent une attention parlementaire renforcée.

Force est de constater que le contrôle du Parlement sur les dépenses militaires reste insuffisant. La Cour des comptes elle-même pointe régulièrement les écarts entre autorisations d’engagement et crédits de paiement. Ce n’est pas du secret défense, c’est de la gestion approximative.

Souveraineté stratégique ne signifie pas chèque en blanc

La défense nationale est une dépense régalienne légitime, prioritaire, non négociable. Personne ne le conteste. Mais souveraineté stratégique ne signifie pas chèque en blanc signé les yeux fermés.

On peut exiger des résultats mesurables sur chaque programme d’armement. On peut imposer des audits contradictoires sur les coûts de production. On peut comparer le prix unitaire d’un Caesar produit à Roanne avec celui d’un équivalent étranger. On peut, enfin, évaluer le retour économique réel de chaque milliard investi en termes d’emplois pérennes, de transferts technologiques et de balance commerciale.

L’industrie de défense française a du talent. Elle a prouvé sa capacité à innover. Ce qu’on lui demande maintenant, c’est de prouver qu’elle sait aussi gérer l’argent public avec la rigueur que les Français sont en droit d’exiger. Le réarmement ne peut pas être le dernier sanctuaire de la dépense publique non évaluée.

Agnès C.
Économiste

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