Par Jean-Baptiste Giraud
Pendant que l’automobile française s’effondre sous le poids de ses contradictions, l’industrie de défense devient le dernier grand bastion industriel de notre pays. Ce n’est pas un hasard, c’est une leçon. Et nous ferions bien d’en tirer les bonnes conclusions, vite.
600 euros
Montant maximum d’indemnisation exigé par l’UE aux compagnies aériennes pour un vol retardé de plus de 3 heures, symbole d’une Europe qui réglemente plus qu’elle ne produit.
Quand la défense sauve l’industrie que l’État a sabordée
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux dans ce que révèle la presse ce week-end. D’un côté, l’automobile française, fleuron jadis mondial, aujourd’hui en cure d’amaigrissement forcée, entre fermetures de sites et plans sociaux à répétition. De l’autre, les usines de défense qui tournent à plein régime, recrutent, investissent et, fait rarissime en France, adoptent des méthodes de production industrielle efficaces.
L’exemple de KNDS à Roanne est à ce titre édifiant. Pour doper sa production de blindés et de canons Caesar, l’industriel franco-allemand a tout simplement importé les méthodes lean de l’automobile. Résultat : la cadence monte, les commandes affluent et les carnets sont pleins pour des années. Voilà ce qui arrive quand une industrie est contrainte de performer plutôt que de survivre sous perfusion de subventions publiques.
Force est de constater que le secteur de la défense bénéficie d’un avantage décisif sur tous les autres : ses clients, les États, ont enfin compris qu’il fallait payer le prix réel de la sécurité. La guerre en Ukraine a fait ce que trente ans de discours économiques n’avaient pas réussi à accomplir : convaincre les gouvernements européens que la défense n’est pas un coût, mais un investissement de souveraineté.
Le réveil brutal d’une Europe qui s’était désarmée
Je l’écris depuis des années : l’Europe a fait le pari stupide de la paix perpétuelle. Elle a taillé dans ses budgets militaires comme dans de vulgaires postes de dépenses discrétionnaires, au nom d’un dividende de la paix qui s’est révélé n’être qu’un mythe dangereux. Pendant ce temps, la Russie réarmait, la Chine investissait massivement dans ses capacités militaires, et l’Iran formait, comme le révèle le Financial Times ce week-end, des adolescents comme agents de déstabilisation en Europe même.
Le réveil est brutal. Et coûteux. Construire en dix ans ce qu’on a détruit en trente, cela ne se fait pas à budget constant. Les industriels de la défense le savent mieux que quiconque : les délais de montée en puissance se comptent en années, pas en trimestres. Une ligne de production de canons Caesar ne s’improvise pas. Les compétences se transmettent lentement. Les chaînes d’approvisionnement se sécurisent difficilement.
C’est précisément pourquoi la cohérence budgétaire sur la durée est la condition sine qua non d’une industrie de défense compétitive. Or la France, malgré sa Loi de Programmation Militaire 2024-2030 et ses ambitions affichées à 2% du PIB, reste soumise à la tentation chronique du coup de rabot budgétaire dès que la conjoncture se retourne.
La défense, miroir de ce que l’État devrait faire, et ne fait pas
Ce qui frappe dans le succès actuel de l’industrie de défense française, c’est qu’il repose sur des fondements que l’État ferait bien d’appliquer à l’ensemble de l’économie : visibilité à long terme, commandes fermes pluriannuelles, exigences de performance réelles et tolérance zéro pour le gaspillage quand les vies des soldats sont en jeu.
Comparez cela avec l’enfer administratif que vivent les PME françaises, les charges qui étranglent les industriels de l’automobile ou les normes européennes absurdes, comme ces 600 euros d’indemnisation imposés aux compagnies aériennes qui contribuent à tuer la compétitivité du transport européen.
La défense réussit parce qu’elle est soumise à une contrainte de réalité que le reste de l’économie française n’a pas encore acceptée. Ma conviction est simple : le jour où la France appliquera à son économie civile la même rigueur qu’elle commence enfin à imposer à son outil militaire, elle redeviendra une grande puissance industrielle. Pas avant.
Jean-Baptiste Giraud
Éditorialiste








