Depuis l’assassinat de Bachir Gemayel le 14 Septembre 1982 à Achrafieh (Beyrouth-Est) par les services secrets syriens et, en fait, depuis mes longues rencontres avec celui-ci en avril 1980 à la Quarantaine au QG des Forces Libanaises (milices chrétiennes unifiées anti-palestiniennes et anti-syriennes), je n’ai jamais cessé d’œuvrer aux côtés de la Résistance Chrétienne Libanaise comme un ami… comme un frère… et comme un combattant que j’ai été de Novembre 1982 à Novembre 1984, en tant que volontaire français, au sein des unités d’artillerie puis de commandos des FL.

Et lorsque, lamentablement il faut bien le reconnaître, Bachar El Assad a fui Damas le 8 Décembre dernier en abandonnant non seulement ce qui lui restait de peuple mais ses propres camarades (en emportant toutefois ses milliards de dollars, rappelons-le) j’ai éprouvé une satisfaction intense. Cette joie, bien que froide il est vrai, était d’une telle intensité qu’elle venait conforter le sentiment indicible de ne jamais nous être trompé dans nos choix stratégiques fondamentaux au Moyen-Orient.
Ce fut la même chose en Novembre 1989, lorsque, avec la chute du Mur de Berlin, nous avons justifié de façon éclatante, des années, parfois des décennies, de lutte idéologique, politique et parfois militaire contre le communisme. Je me suis alors souvenu, par exemple, des « Contras » au Nicaragua qui avaient résisté pied à pied au régime sandiniste de Daniel Ortega, bourreau marxiste de son peuple, à la cruauté inimaginable.
Nous avions en effet participé, quelques années auparavant, avec leurs commandos dans la jungle, à des opérations de sauvetage de colonnes de réfugiés échappant à l’enfer de Managua. A la difficulté de la progression dans la jungle tropicale, s’ajoutaient les traques meurtrières et incessantes des hélicoptères MI 17 et MI24 soviétiques du régime. Mais, à son niveau, avec de si pauvres moyens, cette guérilla antimarxiste avait contribué à l’arrêt de l’expansion du communisme dans le monde, puis finalement à sa chute.
Le régime Assad, produit du marxisme léninisme
N’oublions pas, justement, que le régime mis en place en Syrie dans les années 70 par Hafez El Assad est un pur produit du marxisme léniniste. Son allié exclusif, l’URSS, lui enseigne toutes les méthodes de mise en coupe réglée de sa population et Assad excellera dans l’art d’exacerber les oppositions interethniques et les conflits interconfessionnels.
Toute sa dictature reposera exclusivement sur l’application à la lettre du matérialisme dialectique portant à son plus haut degré la lutte des classes, prenant, dans sa sphère d’influence, le visage de luttes armées permanentes entre Sunnites et Alaouites, entre Palestiniens et Libanais, entre Druzes et Chrétiens, entre Chiites et Sunnites, entre Chiites et Chrétiens. Et bien sûr, le paroxysme de ce terrorisme révolutionnaire et sanguinaire est atteint lorsque massacres, voire début de génocides, sont savamment organisés et orchestrés.
On peut dire à ce sujet que le massacre fondateur du système Assad est, en Syrie, est le massacre de Hama, la 5e ville du pays, avec l’extermination ou la « disparition » de 20 000 à 40 000 civils (selon les ONG) exécuté en moins d’un mois en Février 1982.
L’ architecte du chaos libanais
Au Liban, dont la Syrie de Assad a toujours considéré qu’il faisait partie de la Grande Syrie, le massacre fondateur sera celui de Damour exécuté de main de maître dès Janvier 1976, si tant est que le Pays du Cèdre sera évidemment le lieu de prédilection des expériences les plus audacieuses et les plus morbides du régime de Damas. Ce sont en effet la Saïka, milice palestinienne formée et entraînée en Syrie et des éléments de la brigade Yarmouk (du nom de la victoire définitive de l’islam en 636 contre les Chrétiens d’Orient) complètement inféodée au régime syrien qui seront les acteurs principaux du massacre.
Au départ les miliciens Palestiniens « locaux » ne souhaitaient pas anéantir Damour et ses habitants (exclusivement chrétiens) mais seulement prendre le contrôle du passage stratégique du Nord vers le Sud-Liban qu’elle constitue à 20 km au Sud de la capitale Beyrouth. Et c’est Damas qui, de façon génialement machiavélique, a infiltré au sein des forces palestiniennes les éléments les plus capables de perpétrer le massacre.
Il eut lieu, en bonne et due forme, en moins d’une semaine avec l’élimination de 500 à 700 civils. Toute la population (25 000 habitants) fut totalement déplacée et la ville fut incendiée et pillée. Je me souviens avoir stationné en 1983 à quelques kilomètres de là, sur le front de Saadiyate avec les wahadet ad difaaa (commandos des Forces Libanaises) lors de laBataille du Chouf et la ville, entièrement calcinée et détruite, ressemblait à une ville-fantôme…
Vont s’ensuivre alors une série ininterrompue d’assassinats, d’attentats, de tentatives de génocides perpétrés à la perfection, principalement au Pays du Cèdre, zone d’expansion privilégiée du parti Baas syrien, par Hafez puis Bachar El Assad.
Citons dans l’ordre et de façon non exhaustive (!), l’assassinat du leader druze Kamal Joumblatt, pro-Palestinien mais refusant la mainmise syrienne sur le Liban, le 16 Mars 1977… le bombardement à l’artillerie lourde durant 100 jours sans interruption d’Achrafieh, le quartier chrétien de Beyrouth-Est, de Juillet à Octobre 1978.
Les mauvais ennemis
Ce début de génocide de la population chrétienne du Liban a eu le résultat inverse de celui espéré par le bourreau de Damas : il a permis l’émergence de la figure légendaire de Bachir Gemayel au niveau international : Hafez El Assad s’était tout simplement lourdement trompé sur le compte des Chrétiens du Liban… il les avait pris pour des dhimmis(citoyens de « seconde zone » en terre d’Islam)prêts à plier à la première injonction comme malheureusement la plupart des Chrétiens d’Orient habitués depuis des siècles à baisser la tête face à l’Islam…
Et puis, toujours incapable de régner par la paix et la concorde, le parti unique du Baas syrien – par l’entremise de ses multiples officines policières – fut à l’origine de :
- L’assassinat du journaliste chrétien Salim Laouzi, éliminé après avoir été odieusement torturé durant 10 jours (main coupée symboliquement, frappé avec des barres de fer et « fini » à l’acide) le 4 Mars 1980.
- La tentative d’éradication et le siège de la ville chrétienne de Zahlé (majoritairement de rite grec-catholique) par 8 brigades de l’armée syrienne entre Décembre 1980 et Juin 1981. La ville résista victorieusement grâce à l’envoi par Bachir Gemayel d’un commando d’une vingtaine d’hommes aguerris à travers la montagne enneigée, qui organisa la Résistance des 100 00 Zahliotes.
- L’assassinat de notre ambassadeur à Beyrouth, Louis Delamare le 4 Septembre 1981.
- L’explosion du poste Drakkar à Beyrouth- Ouest éliminant nos 58 parachutistes des 1er et 9e RCP le 23 Octobre 1983. A noter que cette opération signe les débuts effectifs de l’association criminelle entre le Hezbollah et le régime des Assad.
- La série de 14 attentats contre la France de 1985 à 1986 (autant en un an que durant les quinze années précédentes) exécutés par Fouad Ali Saleh pour le compte de l’Iran, via la logistique syrienne et les cellules du Hezbollah.
- L’assassinat du Chrétien René Moawad, le 22 Novembre 1989, élu président du Liban 17 jours plus tôt…
- La série d’assassinats et d’enlèvements de soldats libanais, de civils et de prêtres durant les années 1990 (suite à la l’impunité de la Syrie obtenue auprès des US conséquemment à son ralliement aux occidentaux lors de la 1ere Guerre du Golfe contre Saddam Hussein), à commencer par l’enlèvement du Père Albert Cherfan dans le couvent de Beit Mery le 14 Octobre 1990…
- L’emprisonnement en 1994 du dernier leader chrétien anti-syrien et anti-Hezbollah Samir Geagea, chef des Forces Libanaises, qui restera 11 ans dans les geôles du pouvoir aux ordres de la Syrie.
Le régime baasiste va alors étendre sa chape de plomb policière et politico-militaire sur le Liban durant toute une décennie jusqu’en 2005, pompant systématiquement toutes les richesses du Liban et commençant à plonger celui-ci dans la plus grande crise économique de son histoire.
Au début de 2005, le premier ministre sunnite Rafic Hariri, qui après avoir été l’homme de l’Arabie Saoudite et de la Syrie, se mit à croire à un Liban souverain en s’affranchissant des diktats de Damas. Bachar, qui avait succédé en 2000 à son père Hafez, cru pouvoir éliminer celui-ci facilement le 14 Février 2005… comme ils l’avaient toujours fait. Mais cette fois-ci plus d’un million de Libanais de toutes confessions organisèrent des manifestations monstres Place des Martyrs.
Mainmise du Hezbollah
L’Armée syrienne présente sur le sol libanais depuis 29 ans dut quitter le Pays du Cèdre, sous la pression internationale… Elle gardait cependant un allié de poids sur place, le Hezbollah, seule milice armée, facilement capable de tenir tête à l’Armée libanaise. Pour assoir son pouvoir et tenter d’établir à terme, par la terreur, une République Islamique, la milice de Hassan Nasrallah entama de 2005 à 2012 une nouvelle série d’une vingtaine d’attentats et assassinats, visant les personnalités du mouvement souverainiste, dit du « 14 Mars ». Citons seulement :
- Marwan Hamadé, leader du PSP de Joumblatt mais anti-syrien, qui survivra bien que blessé au visage et aux jambes (2004)
- Samir Kassir, journaliste emblématique du Al Nahar (2005)
- Gebran Tueni, directeur du Al Nahar (2005)
- May Chidiac, journaliste TV courageuse qui survivra également, avec un bras et une jambe arrachées (2005)
- Pierre Gemayel, neveu de Bachir Gemayel (2006)
- Antoine Ghanem, député kataeb anti-syrien (2007)
Un petit vent de liberté avec le Printemps Arabe
Mais en Syrie, dans le sillage du Printemps Arabe, la population commence à se soulever à partir de Mars 2011, d’abord pacifiquement mais très vite en rébellion armée, très dangereuse pour le régime. Mais le soutien indéfectible de l’Iran en armement et du Hezbollah en hommes (10 à 12 000 combattants en permanence sur les théâtres d’opération) permet au clan Assad Damas de se maintenir au pouvoir d’autant que la Russie elle-même décide de rentrer officiellement dans le conflit en Septembre 2015. Si bien que les forces alliées au régime baasiste vont remporter des victoires décisives reprenant Alep en 2016, Homs en 2017, et Deir ez-Zor et Deraa en 2018. Il y aura 500 à 600 000 morts dont au moins 300 000 civils…

Quant à la population saine et sauve, elle fuira en masse les zones de conflits (50 % des habitants sont déplacés sur leur propre sol) et 5 à 6 millions quittent la Syrie dont au moins 2 millions en Turquie et 1,5 million au Liban.
Une chute éclair
A fin Novembre 2024, tout va pourtant basculer pour le régime alaouite… après une offensive-éclair du HTS (Hayat Tahrir al-Sharm ou « Organisation de Libération du Levant »), la dictature Assad va s’écrouler en moins de 12 jours. La défection du Hezbollah, décapité militairement au préalable par Israël, et la non-intervention, cette fois-ci, de la Russie, trop occupée en Ukraine, auront raison d’un système à bout de souffle qui n’était plus que l’ombre de lui-même.
Le système pénitentiaire et répressif de l’« horreur » fait apparaître 52 000 détenus, c’est-à-dire autant que de places de prison en France (!)… sans compter bien sûr les dizaines de milliers de personnes arrêtées et déclarées disparues. Je ne peux m’empêcher de penser à mes 625 camarades des Kataebs (ainsi que des PNL, Tanzim et Gardiens du Cèdre) puis des Forces Libanaises, arrêtés ou capturés, torturés, emprisonnés à Damas et finalement tous « disparus » sauf un !… il s’agit de Souheil Hamawi, membre des Forces Libanaises, libéré le 9 décembre à Damas après 33 ans de détention.

L’avenir pour le Liban ?… il pourrait enfin être radieux et prospère, si dans la foulée de l’éradication militaire du Hezbollah et la disparition de l’ennemi héréditaire du Pays du Cèdre, un président chrétien fort et indépendant est élu… comme Samir Geagea ou au minimum un « souverainiste » convaincu.
L’avenir en Syrie ?… il ne pourra, en tout cas, jamais être pire que ce « passé » totalitaire et terroriste de 54 ans de régime baasiste des Assad. Quant au nouveau régime, compte tenu à la fois des pressions internationales (principalement US et Arabie Saoudite), des velléités d’émancipation des communautés minoritaires (kurde en particulier) et de la volonté profonde de prospérité économique de la part de la communauté sunnite majoritaire, il risque de devoir bien plus « gérer la paix que la guerre ».








