Furtivité, manœuvrabilité, autonomie : le Soukhoï Su-57 cristallise les espoirs et les contradictions d’un programme conçu pour garantir à la Russie une supériorité aérienne durable. Mais derrière le vernis technologique, les réalités du terrain imposent une lecture bien plus nuancée.
Le 9 juin 2024, en pleine intensification des combats sur le front ukrainien, le Su-57 – chasseur furtif de cinquième génération développé par la Russie – aurait été touché pour la première fois par une frappe de drone revendiquée par les forces ukrainiennes. Cet événement, relaté par plusieurs médias, marque une inflexion dans la trajectoire opérationnelle d’un appareil censé incarner le renouveau de la puissance aérienne russe. Mais que vaut réellement le Soukhoï Su-57 aujourd’hui, au regard de ses promesses initiales et de ses engagements sur les théâtres extérieurs ?
Le Soukhoï Su-57 incarne l’ambition technologique de l’aviation militaire russe
Le Su-57, désigné par l’OTAN sous le code “Felon”, est le fruit d’un long processus de conception amorcé dans les années 2000 par le bureau d’études Soukhoï. Pensé comme un remplaçant du Su-27 Flanker et un concurrent direct des F-22 Raptor et F-35 américains, il ambitionne de concilier polyvalence, discrétion radar, vitesse supersonique sans postcombustion, et supériorité en combat aérien rapproché.
Ce chasseur multirôle repose sur une cellule conçue pour réduire sa signature électromagnétique, intégrant des matériaux composites, des formes angulaires, et des revêtements absorbants. Il est équipé du radar AESA N036 Byelka, capable de suivre simultanément 60 cibles, et de l’avionique avancée intégrant des fonctions semi-autonomes. Le Soukhoï embarque une vaste gamme d’armements : missiles air-air R-77, air-sol Kh-59MK2, voire des bombes guidées KAB.
Côté propulsion, le moteur Izdeliye 117 de première génération permet un vol supersonique prolongé (supercruise), mais les tests du nouveau moteur Izdeliye 30, attendu pour 2027, visent à atteindre des performances équivalentes aux normes occidentales.
En dépit de ces ambitions, le programme a accumulé les retards et les réductions budgétaires. Initialement prévu pour équiper massivement les forces russes à partir de 2015, le Su-57 a vu sa production ralentie. À la mi-2024, seules une vingtaine d’unités seraient en service actif.
A l’épreuve de la guerre en Syrie et en Ukraine.
La première apparition opérationnelle documentée du Su-57 remonte à février 2018, lorsqu’il est brièvement déployé en Syrie. Il aurait réalisé quelques missions de reconnaissance et de démonstration sans s’exposer à un véritable environnement contesté. Ce déploiement visait avant tout à tester l’appareil en conditions semi-opérationnelles, sans réelle confrontation à une menace aérienne crédible.
En Ukraine, son emploi reste rare et limité. Les forces russes semblent privilégier des frappes à très longue distance, tirées depuis l’espace aérien russe, évitant toute incursion dans la bulle défensive ukrainienne. Mais le 9 juin 2024, selon le renseignement militaire ukrainien, un Soukhoï Su-57 aurait été frappé par un drone à proximité de l’aérodrome d’Akhtubinsk, dans la région d’Astrakhan. Des images satellites montreraient un impact sur une infrastructure aérienne. Il s’agirait, si les faits sont confirmés, de la première dégradation documentée d’un Su-57 en situation de guerre réelle.
Le tandem Su-57 – Okhotnik : vers une doctrine homme-machine
Un des aspects les plus innovants du Soukhoï Su-57 réside dans son intégration avec des systèmes sans pilote, notamment le drone de combat furtif S-70 Okhotnik-B. Ce drone est conçu pour fonctionner en réseau avec le Su-57, dans une logique de combat collaboratif. Le pilote du chasseur pourrait ainsi diriger plusieurs Okhotnik simultanément, pour des missions d’attaque ou de guerre électronique.
Ce couplage préfigure les évolutions doctrinales de l’armée russe en matière de combat aérien : délégation de mission, saturation électronique, coordination autonome. Cependant, cette doctrine reste encore embryonnaire sur le plan opérationnel. La perte d’un S-70 confirmée en octobre 2024 en Ukraine souligne à la fois les progrès technologiques russes et leurs limites actuelles.
Capacités réelles, perceptions militaires et enjeux stratégiques
Sur le terrain, les retours des pilotes russes, bien que rares, évoquent un appareil “maniable, réactif, mais encore immature dans son intégration système” (Menadefense). Le système d’alerte radar, la fusion de données, et les liaisons tactiques souffriraient de lacunes par rapport aux normes de l’OTAN.
En termes de furtivité, les analyses occidentales estiment que le Su-57 présente une signature radar réduite, mais inférieure à celle du F-35 ou du B-2 américain. La disposition des armements sous la voilure, lorsqu’elle est choisie au détriment du compartiment interne, compromet la discrétion électromagnétique. La furtivité active (leurre, brouillage) compense partiellement ces faiblesses.
Sur le plan stratégique, la Russie envisage de produire 76 exemplaires du Soukhoï Su-57 d’ici 2028. Mais les contraintes économiques, les sanctions internationales, et la dépendance à certains composants freinent la cadence de production. Par ailleurs, l’exportation reste marginale : ni l’Inde ni l’Algérie n’ont confirmé d’acquisitions fermes.
Un chasseur encore en transition
Le Soukhoï Su-57 reste un appareil à fort potentiel, mais dont l’entrée dans la maturité opérationnelle semble repoussée à chaque échéance. L’ambition technologique est manifeste, notamment avec la coopération drone-chasseur et l’approche centrée réseau, mais sa mise en œuvre concrète souffre de la réalité industrielle et tactique russe.
Dans le ciel ukrainien, son rôle reste symbolique, presque démonstratif. En Syrie, il a servi de vitrine plus que d’arme stratégique. Pour l’heure, le Su-57 n’est pas encore l’outil de domination aérienne annoncé – mais un jalon essentiel dans la transformation de l’aviation militaire russe.









En termes de furtivité, les analyses occidentales estiment que le Su-57 présente une signature radar réduite, mais SUPERIEURE à celle du F-35 ou du B-2 américain.