Depuis l’invasion russe de février 2022, la guerre en Ukraine ne se joue pas seulement dans les tranchées ou avec les drones. Elle se mène aussi dans les villes occupées, les administrations, les écoles, les hôpitaux et les réseaux clandestins. Dans cet univers dangereux, des femmes ukrainiennes jouent un rôle déterminant. Surnommées parfois les « vidmas », ou « sorcières », elles observent, renseignent, infiltrent et participent à la Défense de leur pays. Leur force repose autant sur leur discrétion que sur la sous-estimation dont elles font souvent l’objet.
Dans les territoires occupés, une résistance devenue invisible
Au début de la guerre en Ukraine, la résistance civile était visible. Des habitants dressaient des barrages, fabriquaient des moyens de défense improvisés et s’opposaient physiquement à l’avancée des troupes russes. Mais l’installation durable de l’occupation a changé la nature du combat. Dans les zones contrôlées par Moscou, les contrôles se sont durcis. La surveillance s’est renforcée. Les arrestations, les interrogatoires et les intimidations ont rendu la contestation publique extrêmement risquée. La résistance ukrainienne a donc pris une autre forme. Elle est devenue plus discrète, plus organisée et davantage tournée vers le renseignement.
Selon l’enquête publiée par le magazine américain The Atlantic, les femmes occupent une place centrale dans cette guerre silencieuse. Certaines vivent toujours dans les territoires occupés. Elles travaillent dans des structures désormais placées sous autorité russe. Elles croisent des soldats, entendent des conversations, repèrent des mouvements et observent des lieux utilisés par l’armée russe. Ces informations peuvent ensuite être transmises aux services ukrainiens, lorsqu’elles sont jugées utiles et vérifiées. En Ukraine, cette contribution est devenue stratégique. Elle permet de mieux comprendre les déplacements adverses, d’identifier certains sites sensibles et d’alimenter la chaîne du renseignement sans exposer ouvertement des combattants.
Des « vidmas » aux unités de Boutcha, un engagement multiforme
Le surnom de « vidmas » est souvent traduit par « sorcières ». Mais le terme ne renvoie pas seulement à l’imaginaire occidental de la magie ou de la peur. Dans la culture ukrainienne, il est associé au savoir, à la connaissance et à la capacité de comprendre son environnement. Cette nuance est importante. Elle explique pourquoi ce mot est aujourd’hui utilisé pour désigner des femmes capables de lire une situation, de mémoriser des détails et d’agir avec prudence. Leur rôle ne consiste pas à combattre de manière spectaculaire. Il consiste à voir ce que d’autres ne voient pas. Dans une guerre où les drones et l’artillerie dépendent fortement de la qualité des informations reçues, ce travail discret peut avoir des conséquences directes sur le terrain.
Cette implication ne s’est pas improvisée en 2022. Dès 2014, après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass, des initiatives ukrainiennes ont cherché à préparer les civils à une possible occupation. La Garde des femmes ukrainiennes, fondée par Olena Biletska, fait partie de ces structures. Elle affirme former des femmes à réagir en situation de crise, à protéger leurs proches et à résister lorsque cela est possible. D’après les éléments rapportés par The Atlantic et par des sources ukrainiennes, plus de 60.000 participantes avaient déjà suivi ces formations en 2022. Ces enseignements ne se limitent pas au combat. Ils portent aussi sur la survie, la sécurité, la protection civile et la capacité à agir dans un environnement hostile.
À Boutcha, autre symbole de la guerre en Ukraine, la résistance féminine a pris une forme différente. Après les crimes commis pendant l’occupation russe au printemps 2022, la ville est devenue l’un des noms les plus associés aux violences contre les civils. Elle est aussi devenue un lieu de mobilisation. Des femmes y ont rejoint des unités volontaires de défense aérienne, parfois surnommées les « sorcières de Boutcha ». Leur mission consiste à contribuer à la protection du ciel contre les drones russes, notamment les appareils de type Shahed utilisés contre les infrastructures et les zones civiles. Ces unités locales ne remplacent pas l’armée régulière. Elles complètent l’effort de Défense, dans un contexte où de nombreux hommes sont déjà engagés sur le front.
La place croissante des femmes dans l’effort militaire ukrainien dépasse d’ailleurs ces réseaux clandestins. Le ministère ukrainien de la Défense indiquait qu’au 1er janvier 2025, plus de 70.000 femmes servaient dans les forces armées de l’Ukraine, dont plus de 5.500 sur la ligne de front. Elles occupent des fonctions très diverses : médecine, transmissions, renseignement, logistique, tir de précision ou soutien opérationnel. Ce chiffre illustre une transformation profonde. La guerre a élargi le rôle des femmes dans la société ukrainienne et dans la Défense du pays. Certaines prennent les armes. D’autres collectent des informations. D’autres encore forment, soignent, transportent, surveillent ou alertent.
Ce phénomène montre aussi une faille dans la perception russe de la guerre. Dans plusieurs cas rapportés par des responsables ukrainiens, les soldats russes auraient moins tendance à se méfier des femmes, des mères, des grands-mères ou des employées civiles. Cette erreur d’appréciation ouvre des espaces d’action. Elle permet à certaines Ukrainiennes d’approcher des lieux, de franchir des contrôles ou de recueillir des informations sans attirer immédiatement l’attention. En Ukraine, cette capacité à passer sous les radars est devenue une ressource. Elle ne supprime pas le danger. Elle l’augmente même pour celles qui sont découvertes. Mais elle explique pourquoi ces femmes sont aujourd’hui considérées comme des actrices majeures de la résistance.
L’histoire des « sorcières » d’Ukraine ne relève donc pas du folklore. Elle raconte l’adaptation d’un pays à une guerre longue, brutale et technologique. Face à une armée russe installée dans plusieurs territoires occupés, l’Ukraine s’appuie sur des réseaux humains capables de fournir des informations précieuses. Dans cette bataille de l’ombre, les femmes ne sont pas des figures secondaires. Elles sont devenues des relais, des observatrices, des combattantes et parfois des cibles. Leur engagement rappelle que la résistance ukrainienne ne se limite pas au front. Elle se déploie aussi dans les rues surveillées, les bâtiments administratifs, les villes meurtries et les foyers où la guerre continue de peser chaque jour.








