Il y a des ruptures qui laissent des traces. Celle entre l’Australie et la France, en 2021, en fait partie. Dans une volte-face spectaculaire, Canberra annonçait mettre fin au “contrat du siècle” passé avec le groupe français Naval Group pour la construction de douze sous-marins dits “Attack-class”, dérivés de la technologie nucléaire française mais adaptés à une propulsion conventionnelle. À la place : un virage anglo-saxon, un pacte secret (AUKUS) avec les États-Unis et le Royaume-Uni, et la promesse floue de sous-marins nucléaires d’origine anglo-américaine. L’affaire, au-delà du coup diplomatique, posait une question plus simple et plus pressante : l’Australie aura-t-elle un jour les sous-marins dont elle a besoin ?
Une flotte australienne à bout de souffle
L’armée australienne s’appuie aujourd’hui sur six sous-marins de la classe Collins, construits dans les années 1990. Un âge vénérable pour des bâtiments militaires qui, malgré des modernisations, souffrent d’une usure structurelle. En 2030, ces submersibles auront 40 ans pour les plus anciens. Dans la région indo-pacifique, où les tensions maritimes ne cessent de croître — Chine en mer de Chine méridionale, frictions en mer de Timor, expansionnisme naval — cette faiblesse opérationnelle est un talon d’Achille.
Le besoin est donc urgent. Mais depuis la rupture du contrat français, tout traîne. Le partenariat AUKUS, annoncé en grande pompe, promet la livraison de sous-marins nucléaires américains de classe Virginia dans les années 2030, peut-être 2040. Et une future classe de submersibles “AUKUS” entièrement co-développée n’est envisagée que pour… les années 2050. Un gouffre temporel, stratégique, technologique.
Les sous-marins anglo-américains fantômes
Acheter des Virginia aux États-Unis ? Encore faut-il qu’ils soient disponibles. Or l’US Navy est déjà en pénurie de ces sous-marins nucléaires d’attaque, et peine à produire assez pour son propre usage. Et construire localement, en Australie ? Il faudrait créer de toutes pièces une filière nucléaire militaire, former les ingénieurs, bâtir des infrastructures, maîtriser des technologies complexes. Un chantier pharaonique, risqué, long.
C’est ici que la solution française retrouve, peu à peu, un certain bon sens. Naval Group proposait un sous-marin à propulsion conventionnelle, mais dérivé du Barracuda nucléaire français. Une technologie éprouvée, déjà en service, et que la France maîtrise intégralement, du design à la mise à l’eau. Et surtout : un calendrier réaliste, une production partagée avec l’industrie australienne, et une indépendance stratégique bien plus grande qu’avec des modèles américains ou britanniques sous contrôle opérationnel partagé.
La diplomatie, ça se répare
Depuis 2021, les relations entre Paris et Canberra se réchauffent. Le gouvernement australien a reconnu que la rupture avait été mal gérée. La France, de son côté, a tourné la page sans fermer la porte. Naval Group est toujours présent dans la région, en Indonésie notamment. Et le président Emmanuel Macron n’a jamais exclu un retour à la table.
Surtout, l’opinion publique australienne commence à douter du plan AUKUS. Trop cher, trop lent, trop dépendant. Plusieurs experts militaires australiens plaident pour une alternative plus réaliste — quitte à ressortir le dossier français. Avec une différence de taille : cette fois, ce seraient des sous-marins nucléaires français, et non plus des modèles convertis à la propulsion diesel-électrique.
Et si acheter des sous-marins français était la seule option viable ?
La France a ce que l’Australie cherche : des sous-marins nucléaires d’attaque modernes, construits en série, livrables à horizon 10-15 ans, et une volonté politique de partager cette technologie dans un cadre maîtrisé. Et contrairement aux États-Unis ou au Royaume-Uni, la France n’impose pas de lien de dépendance militaire : elle propose un transfert de savoir-faire, pas une mise sous tutelle.
Alors oui, après une rupture aussi fracassante, l’idée de relancer un partenariat avec Paris peut sembler incongrue. Mais au fond, quelle est l’alternative ? Un pays qui a besoin de remplacer ses sous-marins dans les quinze ans à venir ne peut se permettre d’attendre les années 2050.
En matière de stratégie navale comme d’amitiés internationales, il arrive que la meilleure voie soit celle que l’on avait quittée un peu trop vite.









Pour que l’Australie se replie sur les Barracuda français, il faudra une nouvelle architecture de l’avant du bâtiment pour qu’il intègre les tubes lance torpilles de l’US Navy et leur système de lancement, seuls capables de l’armement en torpilles MK48 et missiles anti-surface Sub Harpoon de l’US Navy. Je ne sais pas si Naval-Group a prévu cela. C’est un aspect technique à ne pas mettre de côté.
Voir mon ouvrage : »Des Daphné aux Barracuda – Condensé historique des sous-marins français à l’export » publié il y a un mois.