Une étude internationale cosignée par des chercheurs de 14 pays dresse le premier état des lieux complet du bassin sous-glaciaire de Wilkes, en Antarctique oriental. Publiée le 30 septembre 2026 dans la revue Nature Reviews Earth & Environment, elle porte sur un réservoir de glace qui contient de quoi élever le niveau moyen des océans de 3 à 4 mètres en cas de fonte totale.
Premier auteur du texte, Matt King, professeur à l’Université de Tasmanie, a travaillé aux côtés de Nancy Bertler, co-autrice de l’étude.
Le glacier Cook, verrou sous haute tension
Le bassin de Wilkes s’étend sur 1 400 kilomètres de long et 400 kilomètres de large. Sa glace repose sur un socle rocheux enfoncé à plus de 2 000 mètres sous le niveau de la mer, une configuration qui le rend vulnérable à l’intrusion des eaux chaudes, à l’image des glaciers de l’Antarctique ouest.
Le socle s’incline vers l’intérieur du continent : à mesure que le front glaciaire recule, il expose une épaisseur de glace toujours plus grande à l’eau qui s’engouffre par en dessous. Une fois enclenché, ce mécanisme ne pourrait plus être stoppé.
Le glacier Cook, principale voie de sortie de la glace du bassin vers l’océan Austral, déverse déjà environ 40 milliards de tonnes de glace par an dans la mer, à un rythme qui s’accélère depuis les années 1990. Et pourtant, personne n’a jamais pu l’observer de près : aucun navire de recherche ne s’est approché à moins de 150 kilomètres de son front, tant sa banquise est épaisse et compacte. Il n’existe aucune cartographie in situ des fonds marins qui le bordent.
Un territoire longtemps délaissé par la recherche
Pendant des décennies, l’attention des glaciologues s’est concentrée sur l’Antarctique ouest, jugé particulièrement fragile, avec des glaciers comme Hektoria, Thwaites ou Pine Island sous surveillance constante. L’Antarctique de l’Est, lui, est resté dans l’ombre. Le bassin de Wilkes avait pourtant été identifié dès la traversée américaine de la terre Victoria, en 1959-1960, mais il a fallu attendre les années 2010 pour que sa topographie soit réellement cartographiée.
Plus d’un siècle auparavant, le géologue australien Douglas Mawson avait parcouru des centaines de kilomètres en traîneau pour tenter d’atteindre cette région reculée, avant de faire demi-tour après la mort d’un membre de son expédition. Un autre Australien, Cecil Madigan, avait mené une seconde tentative à travers la banquise, sans plus de succès.
Ni l’un ni l’autre n’a jamais posé le pied sur la calotte du bassin. Un détail résume l’isolement du lieu : les habitants de Hobart, capitale de la Tasmanie, sont plus proches des principaux glaciers du bassin que de bien d’autres régions antarctiques.
Des carottages réalisés au large de la terre de Wilkes lors de l’expédition 318 du programme international de forage océanique, en 2010, ont révélé que la calotte s’était déjà retirée de plusieurs centaines de kilomètres vers l’intérieur du continent par le passé, à plusieurs reprises : au Pliocène moyen, il y a environ 3 millions d’années, puis lors du Pléistocène tardif.
Ces retraits se sont systématiquement produits lorsque les températures antarctiques ont dépassé les niveaux préindustriels d’au moins 2 °C pendant au moins 2 500 ans. Or les projections actuelles du Giec situent le franchissement de ce seuil aux alentours de 2070-2100. King résume la difficulté en expliquant que l’on ne dispose pratiquement d’aucune information sur les conditions océaniques susceptibles d’alimenter la fonte à l’avenir.
Une fonte totale du bassin toucherait des territoires entiers et menacerait des centaines de millions de personnes. Les grands deltas fluviaux, Nil, Gange, Mékong, seraient en partie submergés. Des métropoles comme Shanghai, Mumbai, Miami, New York ou Amsterdam deviendraient en partie inhabitables. Les nations insulaires du Pacifique, Tuvalu, Kiribati, les Îles Marshall, Tokelau, disparaîtraient purement et simplement sous les eaux.
Faute de données suffisantes, impossible de dire quand cette fonte pourrait réellement se produire. Les auteurs de l’étude appellent à l’organisation d’une campagne internationale de cartographie et d’observation du bassin, une opération qui nécessiterait plusieurs navires brise-glace et s’étalerait sur cinq à dix ans au minimum. Même dans le scénario le plus optimiste, les premières données exploitables n’arriveraient pas avant la prochaine décennie.
King résume l’urgence en soulignant que les preuves léguées par les périodes de réchauffement passées sonnent comme un avertissement, qu’il s’agit d’une région qu’il faut impérativement mieux comprendre, et qu’il est pourtant bien difficile de trouver un chercheur en activité qui s’y soit réellement rendu.








