Le 29 mai 2025, le gouvernement espagnol a officiellement annoncé l’annulation d’un contrat d’armement majeur avec l’entreprise israélienne Rafael Advanced Defense Systems, actant une rupture spectaculaire dans sa politique de coopération militaire. Cette décision, dont l’impact dépasse le seul cadre bilatéral, intervient alors que le conflit à Gaza continue de susciter des divisions croissantes au sein des chancelleries européennes.
Madrid enterre un contrat d’armement avec Israël jugé toxique
La rupture est nette, brutale. Alors qu’il devait permettre à l’Espagne d’acquérir 1 680 missiles Spike LR2 et 168 systèmes de lancement, le contrat estimé à plus de 285 millions d’euros a été désavoué par Madrid. À l’origine, il s’agissait d’un partenariat technico-industriel censé renforcer les capacités anti-char de l’armée espagnole. Mais la donne a changé.
L’accord, signé juste avant le 7 octobre 2023, s’est retrouvé au centre d’un brasier politique et moral depuis le déclenchement de l’offensive israélienne sur la bande de Gaza. Face à la pression croissante d’organisations civiles, de partis parlementaires et de diplomates européens, l’exécutif espagnol a choisi la ligne de fracture.
Selon Amparo Valcarce, secrétaire d’État à la Sécurité, « actuellement, aucune transaction d’armement n’est active entre l’Espagne et Israël, mais des projets dépendant de technologies israéliennes subsistent », relaye i24NEWS. Ce revirement n’est pas isolé : d’autres annulations similaires ont été révélées ces derniers mois.
Missiles Spike LR2 : Contrat rompu, logique stratégique assumée
Le ministère espagnol de la Défense n’a pas seulement suspendu la commande ; il a aussi annoncé la fin de la licence de fabrication locale des Spike LR2, enterrant ainsi tout espoir de transfert de technologie. Une décision qui s’inscrit dans un objectif clair : « réduire à zéro la dépendance technologique à Israël », selon TRT Global.
Les données sont éloquentes. L’accord portait sur un montant global supérieur à 310 millions de dollars, incluant les armements, le soutien logistique et des formations. Le contrat précédent, d’une valeur de 15 millions d’euros, concernait des munitions de petit calibre. Il a également été annulé, dans un geste politique d’alignement avec la position critique du gouvernement Sánchez envers Tel Aviv.
Le ministre espagnol de la Défense envisage désormais de se tourner vers l’industrie américaine. Le FGM-148F Javelin, missile conçu par Raytheon et Lockheed Martin, est évoqué comme alternative.
Spike LR2 : portrait technique d’un missile de nouvelle génération
Le Spike LR2, au cœur du contrat annulé, représente l’une des dernières évolutions de la famille de missiles antichars développée par l’entreprise israélienne Rafael Advanced Defense Systems. Conçu comme une version améliorée du Spike LR (Long Range), ce système de quatrième génération est destiné à engager des cibles blindées, fortifiées ou mobiles à moyenne et longue distance, dans des environnements tactiques variés.
Doté d’une portée maximale étendue à 5,5 kilomètres depuis un lanceur terrestre, et jusqu’à 10 kilomètres depuis un vecteur aérien, le Spike LR2 intègre une double capacité de guidage : optronique via capteur électro-optique et téléguidée par fibre optique, ce qui lui permet une correction de trajectoire en temps réel. Sa tête militaire tandem (charge principale suivie d’une charge secondaire) est conçue pour percer les blindages réactifs modernes, notamment ceux équipés de contre-mesures actives.
La version commandée par l’Espagne comprenait également les lanceurs terrestres montés sur véhicules blindés à roues, intégrés aux plateformes de combat tactiques de l’armée de terre espagnole, avec une interface numérique compatible avec les systèmes de commandement et de contrôle existants. Le contrat incluait enfin un lot d’équipements de formation, de simulateurs et un soutien logistique sur 10 ans.
Le missile est réputé pour sa précision millimétrique, sa capacité de tir en mode « fire-and-update », et sa faible empreinte logistique. Il devait remplacer progressivement les missiles Milan encore en service, tout en diversifiant les sources d’approvisionnement. L’annulation du contrat freine donc temporairement cette modernisation, tout en obligeant Madrid à repenser l’architecture de ses systèmes antichars à moyen terme.
Israël dans le viseur politique de Madrid
Le gouvernement espagnol n’a jamais caché son positionnement en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza et d’une reconnaissance formelle de l’État palestinien. En mai, Madrid, aux côtés de la Norvège et de l’Irlande, a officiellement reconnu la Palestine comme État indépendant.
La dimension idéologique de l’annulation est donc centrale. Elle s’inscrit dans un contexte où l’Espagne entend reprendre le contrôle de ses choix militaires à l’aune de principes éthiques. Une source gouvernementale citée par L’Orient-Le Jour explique : « Le gouvernement espagnol reste engagé en faveur de la cause palestinienne et de la paix au Moyen-Orient ».
Cette posture n’est pas isolée. Le Parlement européen, dans une résolution adoptée le 18 janvier 2024, a invité les États membres à réévaluer leurs transferts d’armement vers les zones à risque de violations du droit humanitaire international. Bien que non contraignante, cette résolution fournit une légitimité institutionnelle aux décisions de pays comme l’Espagne.
La ligne rouge de la guerre à Gaza
L’aspect symbolique de cette annulation est d’autant plus fort que le contrat avec Rafael n’était pas un simple achat : il représentait un axe industriel, une collaboration structurelle dans la durée. Son démantèlement est donc un signal diplomatique adressé à Israël, mais aussi aux partenaires européens.
Le moment choisi — quelques jours après la reconnaissance de l’État palestinien par l’Espagne — souligne un alignement assumé entre position diplomatique et politique industrielle.
Mais le geste n’est pas sans conséquences. Si les pertes financières sont absorbables à l’échelle budgétaire, l’Espagne risque une détérioration durable de ses relations bilatérales avec Israël, notamment dans les secteurs de la défense et de la cybersécurité, où les collaborations étaient nombreuses.








