Islamisme : comment les macronistes ont changé de logiciel

Le macronisme de 2017 voulait d’abord organiser « l’islam de France » et combattre la radicalisation sans jamais donner le sentiment de viser une religion.

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Islamisme : comment les macronistes ont changé de logiciel © Armees.com

Le macronisme de 2017 voulait d’abord organiser « l’islam de France » et combattre la radicalisation sans jamais donner le sentiment de viser une religion. Dix ans plus tard, son vocabulaire a profondément changé. « Islam politique », « séparatisme », puis « entrisme islamiste » et Frères musulmans : à mesure que les mots se durcissent, le diagnostic se précise. Les prises de position récentes de Clément Beaune et Marc Ferracci montrent que cette évolution atteint désormais jusqu’à l’aile la plus libérale du camp présidentiel. À l’approche de 2027, cette mue annonce probablement une nouvelle bataille entre Gabriel Attal et Édouard Philippe : non plus savoir s’il faut agir contre l’islamisme, mais déterminer jusqu’où aller.

En 2017, Macron voulait d’abord éviter le « piège » de l’amalgame

Il suffit de revenir dix ans en arrière pour mesurer le déplacement. Lorsqu’Emmanuel Macron arrive à l’Élysée en 2017, la France sort des attentats de masse et la priorité est évidemment le terrorisme. Mais le nouveau président tient également à installer une ligne politique : ne jamais transformer la lutte contre le djihadisme en procès de l’islam.
Au dîner du Conseil français du culte musulman, quelques semaines après son élection, il rend hommage aux responsables musulmans qui ont condamné les attentats et concentre son propos sur le « fanatisme », la haine et la violence. Il évoque bien un combat contre ceux qui détournent les lieux de culte, mais le cœur de la doctrine reste celui d’un islam français qu’il faut aider à s’organiser, non d’un islam politique qu’il faudrait démanteler.
Deux ans plus tard encore, Édouard Philippe tient une ligne caractéristique de cette première période. Dans sa déclaration de politique générale de juin 2019, le Premier ministre parle explicitement de combattre l’islamisme, mais les instruments qu’il propose concernent surtout la formation des imams, la fin progressive des imams rémunérés par des États étrangers, la transparence financière et l’organisation du culte musulman en France. Le problème est identifié, mais il est encore largement traité comme une question d’organisation religieuse, d’influences étrangères et de radicalisation…

De l’« islam politique » au « séparatisme islamiste »

En novembre 2019, le vocabulaire change. Devant les maires de France, Emmanuel Macron prononce les mots qui annoncent la rupture. Il parle désormais ouvertement d’« islamisme politique » et décrit, dans certains quartiers, un « projet de séparation d’avec la République ». Il évoque les horaires réservés aux femmes, les pressions dans les services publics, les déscolarisations et la constitution progressive de services communautaires susceptibles de concurrencer ceux de la République. Surtout, il souligne que ceux qui portent ce projet avancent souvent masqués, « se cachent, se dissimulent ».

L’année suivante, aux Mureaux, le diagnostic devient une doctrine présidentielle. Le « séparatisme islamiste », explique Macron en octobre 2020, est un projet « conscient, théorisé, politico-religieux » dont l’objectif est la constitution d’une « contre-société », fondée sur l’idée que ses propres règles seraient supérieures aux lois de la République. Ce changement de mots traduit déjà un changement de nature. L’islamisme n’est plus seulement le terreau possible du terrorisme. Il devient une entreprise politique qui peut progresser sans bombe, sans kalachnikov et parfois même sans enfreindre ouvertement la loi. Associations, éducation, sport, normes sociales, financements : progressivement, le macronisme découvre qu’une idéologie peut chercher à transformer la société précisément en utilisant ses libertés.
La loi « séparatisme » de 2021 sera la première réponse d’ampleur. Mais le terme lui-même finira par paraître insuffisant. Car se séparer de la République est une chose ; chercher à pénétrer ses institutions pour en modifier les règles en est une autre…

Attal franchit une nouvelle étape avec l’« entrisme »

C’est Gabriel Attal qui va faire entrer ce nouveau mot dans le langage du centre. À l’école d’abord, en tant que ministre de l’Éducation nationale, où son interdiction de l’abaya en 2023 marque déjà sa volonté de réinvestir le terrain de la laïcité. Puis, devenu Premier ministre, lorsqu’il dénonce en avril 2024 « des groupes plus ou moins organisés » pratiquant un « entrisme islamiste » et cherchant à faire progresser les « préceptes de la charia », notamment dans les établissements scolaires.
Le mot est politiquement redoutable parce qu’il désigne précisément ce que le terme de radicalisation ne permettait pas de saisir. Le radical se situe aux marges. L’entrisme, lui, consiste à entrer dans le système, à en utiliser les structures et à déplacer progressivement les normes de l’intérieur.
C’est dans ce contexte qu’un travail spécifique sur les Frères musulmans et l’islam politique est lancé, avant la publication du rapport gouvernemental de mai 2025. Et c’est également à ce moment que les divergences deviennent visibles au sommet de l’État. Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, veut pousser beaucoup plus loin la réponse contre l’entrisme frériste. Emmanuel Macron conserve une ligne plus prudente, craignant notamment les généralisations et les amalgames.
Un an plus tard, pourtant, le rapport de forces intellectuel a considérablement bougé. La proposition de loi Retailleau contre « l’entrisme islamiste » a été adoptée au Sénat en mai 2026 par 208 voix contre 124 et un autre texte est préparé par le gouvernement.

Beaune et Ferracci, ou le signe que le verrou a sauté

C’est ici que les propos récents de Clément Beaune et Marc Ferracci deviennent beaucoup plus intéressants qu’une simple déclaration de circonstance.
Ni l’un ni l’autre n’appartient à la droite du macronisme. Beaune incarne depuis longtemps son versant européen, progressiste et libéral. Ferracci est l’un des plus anciens compagnons politiques d’Emmanuel Macron, issu du cœur même de sa famille intellectuelle. Pourtant, interrogés récemment sur l’islam et l’islamisme, tous deux assument désormais sans difficulté une ligne parfaitement claire : protéger pleinement la liberté de pratiquer l’islam, mais combattre l’islam politique et ses dérives.
Ce qui aurait pu apparaître, il y a quelques années, comme la sensibilité particulière d’un Darmanin ou d’un Retailleau s’installe ainsi jusque dans le vocabulaire des plus libéraux du bloc central. Voilà le changement le plus important. Le macronisme ne débat pratiquement plus de l’existence du problème. Il débat des instruments à utiliser contre lui.
L’opinion participe évidemment de ce déplacement. En novembre 2025, une enquête CSA donnait 69 % des Français favorables à l’interdiction du voile islamique dans l’espace public, huit points de plus que trois ans auparavant. Mais, au-delà du voile, c’est surtout la demande de fermeté contre l’islam politique qui s’installe dans le paysage électoral. Les états-majors du centre savent qu’ils ne pourront probablement pas aborder 2027 avec le logiciel de 2017.

Attal et Philippe : la prochaine bataille du centre

Gabriel Attal a déjà choisi sa direction. L’ancien Premier ministre a fait de l’autorité et de la laïcité des éléments de son identité politique. Sa dénonciation de l’entrisme, son offensive sur l’abaya puis ses propositions de 2025, dont l’interdiction du voile pour les moins de 15 ans, montrent qu’il est prêt à aller plus loin que le macronisme originel. En quelque sorte, Attal cherche déjà à démontrer qu’il peut assumer une politique régalienne forte sans abandonner la distinction entre islam et islamisme.
Le cas d’Édouard Philippe sera peut-être plus intéressant encore. L’ancien Premier ministre n’a jamais été aveugle sur ces questions : dès 2019, il voulait réduire les influences étrangères sur l’islam de France, former les imams en France et renforcer la transparence des financements. Mais sa culture politique reste profondément « juppéiste » et libérale. Il est donc peu probable qu’il reprenne à son compte les propositions les plus fermes du RN qui, aujourd’hui, est en pointe.
Sa marge de manœuvre se situe ailleurs. Tout indique qu’il pourrait défendre une ligne très dure contre les structures plutôt que contre les individus : financements étrangers, associations servant de relais, entrisme scolaire ou sportif, pouvoirs de dissolution, contrôle des subventions, rôle renforcé des préfets. La surprise philippiste pourrait précisément consister à associer une grande fermeté contre l’islamisme organisé à une défense stricte des libertés religieuses individuelles.

Le RN a changé le terrain de jeu

Il reste enfin une réalité que le bloc central ne peut plus ignorer : le RN donne désormais une bonne partie du tempo politique. Sa domination dans les intentions de vote lui permet d’imposer non seulement ses thèmes, mais les questions auxquelles les autres candidats sont obligés de répondre. Sur l’immigration, on voit déjà Attal et Philippe durcir sensiblement leur langage, à l’exception de Mayotte… Sur l’islam politique, le même phénomène est en cours.
Le centre ne reprendra pas nécessairement les réponses du RN. Mais il reprend de plus en plus la question qu’il pose : comment empêcher une idéologie politico-religieuse de progresser dans la société sans confondre cette idéologie avec les musulmans eux-mêmes ?
C’est toute l’évolution du macronisme en une décennie. En 2017, il parlait principalement d’intégrer et d’organiser l’islam de France. En 2019, il nommait l’islam politique. En 2020, il découvrait le séparatisme. En 2024, Attal désignait l’entrisme. En 2025, le gouvernement mettait les Frères musulmans au centre d’un rapport d’État. En 2026, même Beaune et Ferracci considèrent désormais la lutte contre l’islamisme comme allant de soi…
La campagne de 2027 devrait consacrer ce basculement. La question ne sera probablement plus de savoir si le centre doit s’emparer de l’islam politique, mais qui, d’Attal ou de Philippe, saura proposer la réponse la plus crédible sans donner le sentiment de courir derrière le RN. Et sur ce terrain, il pourrait y avoir beaucoup plus de surprises que ne le laisse aujourd’hui penser le discours encore policé des prétendants à la succession d’Emmanuel Macron.

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