La guerre économique au XXIe siècle

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Par Christian Harbulot Publié le 23 avril 2024 à 20h30
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1989-2024, trente-cinq années se sont écoulées depuis la parution de ma première étude sur la guerre économique. Le recul du temps permet de tirer certains enseignements. Le premier, c’est le constat de la persistance du manque d’acculturation française par rapport à la guerre économique ainsi que la réticence à passer à la pratique.

Chacun a en mémoire la formule malheureuse de Bruno Le Maire prononcée le 1ᵉʳ mars 2022 au début de la guerre en Ukraine : « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe ». Il semblerait que cette affirmation n’ait pas engendré les résultats escomptés. Ce que d’aucuns pourraient assimiler à une erreur de communication est en fait révélateur de l’absence de doctrine, mais aussi de culture du monde politique français à l’égard de la guerre économique.

La guerre économique[1] plonge ses racines dans l’histoire de l’humanité. L’accaparement des richesses et la construction des empires par le biais de l’esclavage sont une matrice majeure de l’Histoire humaine. À partir des révolutions industrielles, des écoles de pensée d’économistes libéraux ont substitué à cette évidence un discours sur le marché et la finance. Ces derniers ont pris soin de dissocier leur lecture de l’économie des rapports de force géoéconomiques. À la lecture de leurs ouvrages, les lois du marché s’imposaient par rapport aux enjeux de puissance. Le XXIe siècle est en train de démontrer le contraire.

Lorsque l’évidence ne peut plus être niée, comme c’est le cas aujourd’hui avec les retombées de la guerre ukraino-russe[2] et des effets collatéraux du conflit israélo-palestinien, les commentateurs présentent la guerre économique comme un moment circonstancié dont la durée est associée au cycle de vie de la guerre militaire. Une telle approche très limitative de la guerre économique ne permet pas de saisir la relation entre la guerre militaire, l’économie de guerre et la guerre économique du temps de paix.

Il est grand temps d’intégrer le fait que les rapports de force entre puissances s’articulent autour de ces trois dimensions (guerre économique du temps de paix, guerre militaire, économie de guerre). Les effets de la guerre économique du temps de paix se mesurent sur le temps long. La guerre militaire se joue aujourd’hui sur une période plus resserrée. La compréhension des enjeux, en prenant en compte les trois dimensions, permet de mieux cerner la nature des centres de gravité[3]. Il en est de même pour les ordres de grandeur à attribuer à chacun d’entre eux.

Force est de constater que le bilan de la situation de la France en Afrique est un terrain d’étude très démonstratif. La définition de la stratégie d’une puissance dans une zone géographique implique d’abord l’existence d’une stratégie. La détermination de l’ordre de grandeur des centres de gravité en découle. La mise en exergue de nouveaux champs de gravité tel que le champ de gravité informationnel est liée au bien-fondé de la stratégie.

L’un des principaux points faibles des autorités françaises est la difficulté des administrations concernées de saisir l’importance d’une approche globale du sujet à traiter. Le Quai d’Orsay est enfermé dans sa vision traditionnelle d’une communication d’influence le plus souvent directe et fragilisée par ses pesanteurs diplomatiques. L’armée est prisonnière des priorités informationnelles accordées aux unités engagées sur les théâtres d’opérations. Cette contrainte lui permet de justifier sa difficulté chronique à élargir son champ de vision. Les services de renseignement ne sont toujours pas soumis par le pouvoir politique à l’intégration de leurs activités dans le cadre d’une vision globale des intérêts de la puissance française.

Mais pour atteindre un tel objectif, encore faudrait-il que le président de la République et ses conseillers aient la capacité ou l’envie de penser dans ce sens. Et si c'était le cas, il faudrait une réforme encore plus audacieuse que celle qui est menée depuis plusieurs années au sein de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE). Il est en effet difficile de mettre en œuvre des stratégies d'influence de court/moyen/long terme pour un pays comme la France, à partir d'un service de renseignement extérieur qui n'a pas été conçu à l'origine pour ce type de recherche de rentabilité.

L’approche séquentielle de la guerre économique appauvrit donc les capacités de lecture plutôt qu’elle ne les renforce. Il n’est pas étonnant que le Royaume-Uni ne se soit rendu compte de cet état de fait. En lisant leur nouvelle doctrine de défense, on comprend qu’ils ont acté le fait que la guerre est globale et que sa dimension économique ne doit plus être perçue de manière séquentielle. Les Britanniques ont officialisé dans leur nouvelle doctrine de Défense[1] une approche différente qui insiste sur l’idée de continuum et non de séquences. Dr Nick Joad, directeur du département technologie et science de la défense au sein du ministère de la Défense britannique, précise ainsi cette distinction :

« Les caractéristiques de la guerre évoluent rapidement, poussées par l’omniprésence de l’information et l’allure des changements technologiques. Nos concurrents et adversaires poursuivent une stratégie visant à saper la cohésion politique, à éroder la résilience sociale et économique et à remettre en cause l’ordre mondial et la stabilité internationale. Leur objectif est d’atteindre ces objectifs – idéalement en dessous du seuil de tolérance qui précède un conflit armé – en employant un ensemble diversifié et non encadré/non gouverné d’approches centrées sur l’information pour modifier les attitudes, les croyances et les comportements des publics/cibles à l’échelle mondiale. En conséquence, la représentation et l’exploration des comportements du public/cible sont désormais au cœur de la doctrine de la défense britannique et des activités plus larges de défense et de sécurité dans le continuum de la concurrence. »

Jusqu’au XXe siècle, la guerre économique était structurée autour de la conquête des territoires, de la soumission des peuples à payer des tributs à des envahisseurs, à la capacité de contrôler les axes d’échanges terrestre et maritime, à créer une dépendance par le rachat de la dette d’un pays tiers et à imposer une domination monétaire. Depuis plusieurs décennies, la guerre économique est en train de muter pour atteindre une dimension systémique. La conquête fait place à la capacité de rendre dépendant sans passer pour un conquérant. Les matrices de combat économique en sont plus seulement anglo-saxonnes. Elles se différencient en fonction de la manière dont des pays ont défini des stratégies d’accroissement de puissance par l’économie ou de déstructuration du modèle de combat de leurs adversaires.

Au cœur de cette nouvelle guerre économique prédomine l’usage de l’arme informationnelle. Parler d’arme informationnelle, c’est déjà apprendre à distinguer la manière dont on l’utilise par rapport à des centres de gravité qui sont très différents. Mais il est un prérequis qui me semble essentiel : comprendre que la rentabilité maximale de cette arme informationnelle consiste en premier lieu à occuper le terrain par la connaissance et non à se focaliser sur l’art de désinformer l’adversaire. Ce serait un grand pas accompli pour la France dont les autorités ont la fâcheuse tendance à tourner le dos à la posture offensive sous prétexte qu’elle ne peut émaner que du camp du mal par le biais de la désinformation.

 

Cet ouvrage est le fruit d’une action conjuguée du CR451[1] et de membres de l’École de Pensée de la Guerre Économique dont l’apport conceptuel alimente les focus à la fin de chaque chapitre.

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[1] Centre de Recherche 451 de l’École de Guerre Économique (www.cr451.fr).

[1] La guerre économique est une confrontation entre parties pour capter, contrôler, accaparer des richesses, accroître sa puissance par l’économie. (Définition du CR451 de l’EGE).

[2] Jacques Sapir, « Les mesures de coercition économique (appelées sanctions), leur usage et leur efficacité », site du CR451, 7 septembre 2023.

[3] Élément, matériel ou immatériel, dont un pays, ou un ensemble de pays, une collectivité ou une force militaire tire sa puissance, sa liberté d’action ou sa volonté de combattre et dont la perte entraîne la défaite.

[4] Strategic Defence and Security Review, 2015. https://researchbriefings.files.parliament.uk/documents/CBP-7235/CBP-7235.pdf.

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Il est directeur de l'École de guerre économique et directeur associé du cabinet de conseil Spin Partners,