Paradoxale France. Moins d’un an après les appels martiaux à « l’économie de guerre », l’administration centrale semble faire volte-face. Michel Cabirol, dans un article publié dans La Tribune le 23 mai 2025 en fait l’amer constat : Bercy, pivot de l’appareil économique français, ralentit, voire stoppe, les soutiens financiers à la base industrielle et technologique de défense (BITD).
Guichet fermé pour l’économie de guerre
Le constat est froidement technique : le guichet d’Aide à l’investissement de défense (AIDef), qui devait canaliser vers les PME et ETI civiles les moyens de reconversion ou d’adaptation à la production militaire, a été brutalement suspendu.
Le programme devait être un levier de transition, notamment pour les sous-traitants de l’aéronautique civile, durement frappés par le Covid-19 et encore convalescents. Plusieurs patrons de PME du secteur mécanique dans le Grand Est et la région toulousaine affirment n’avoir reçu aucune réponse à leurs dossiers déposés début 2024.
Des paroles aux silences budgétaires
Le signal est catastrophique. Car au-delà des effets d’annonce, l’économie de guerre ne se décrète pas : elle se construit. En juin 2023, à Eurosatory, Emmanuel Macron appelait de ses vœux un changement de logique industrielle pour « produire plus vite, plus fort, à plus bas coût ».
Depuis, la DGA, le ministère des Armées et les industriels ont accéléré. En témoigne le lancement des chaînes d’assemblage du Caesar Mk II chez Nexter à Roanne, les cadences accrues de MBDA sur les missiles Mistral, ou encore le projet de relance de la filière poudre à Bergerac. Mais sans les tissus industriels intermédiaires, tout cela reste un château de cartes.
BITD : la promesse enterrée
Ce n’est pas la première alerte. En mars 2024 déjà, un autre article de La Tribune évoquait les lenteurs bureaucratiques du Plan BITD 2030. La promesse d’une « remontée en puissance » s’étiolait déjà dans les méandres de la réglementation budgétaire.
Aujourd’hui, cette promesse vacille. D’après plusieurs sources citées par Michel Cabirol, les arbitrages internes à Bercy ont privilégié les contraintes de court terme – maîtrise de la dépense, respect de la trajectoire européenne – à la logique stratégique de souveraineté.
Une stratégie sans fondations
Dans un contexte international où l’intensification du conflit en Ukraine, les tensions à Taïwan et les ruptures d’approvisionnement en composants critiques rendent chaque jour plus tangible le besoin d’autonomie stratégique, ce retrait progressif du soutien à l’économie de défense civile est un non-sens. D’autant que l’Allemagne, l’Italie et même l’Espagne renforcent, elles, leurs dispositifs d’accompagnement industriel.
Clarté ou déclin
Il serait naïf de croire que Dassault, Thales ou Naval Group peuvent répondre seuls aux besoins d’une économie de guerre. Sans tissu de PME robustes, sans filières de formation renforcées, sans visibilité budgétaire au-delà de la LPM, il ne saurait y avoir de résilience industrielle. Comme le souligne encore Michel Cabirol, les industriels n’ont pas besoin d’aumônes, mais de clarté et de constance.
L’économie de guerre n’est pas qu’un slogan présidentiel ou une posture communicationnelle à Eurosatory. Elle est, ou devrait être, une politique industrielle cohérente, volontariste et durable. Faute de quoi, le pays devra choisir entre dépendance stratégique et bricolage opérationnel. Les discours n’abusent plus personne, ni nos concitoyens, ni nos concurrents, et encore moins nos adversaires probablement bien renseignés sur la réalité de nos capacités militaires.








