Secret Défense : des militaires dans le viseur de la DGSI

Un faisceau d’interrogations entoure une enquête d’une rare sensibilité : une société privée liée à d’anciens militaires aurait dissimulé des pratiques jugées délictueuses par la justice. Le tout, dans les hautes sphères de la défense française.

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Des militaires sont mis en examen pour divulgation du secret de la défense nationale
Des militaires sont mis en examen pour divulgation du secret de la défense nationale | Armees.com

Le 24 mai 2025, cinq individus ont été mis en examen par un juge d’instruction du tribunal judiciaire de Paris. Parmi eux, trois militaires – en fonction ou récemment retraités – et deux civils soupçonnés d’avoir violé des dispositions relatives au secret de la défense nationale. Une affaire à l’arrière-goût de roman noir où les ramifications mènent jusqu’à l’Élysée. L’enquête, pilotée par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), met en lumière une organisation à la frontière du renseignement privé et du contre-espionnage.

Une mise en examen aux contours hautement sensibles

L’instruction ouverte par la section militaire du parquet de Paris porte sur des infractions extrêmement rares. Il est reproché aux cinq mis en cause des faits de « soustraction, détournement, reproduction et divulgation du secret de la défense nationale en bande organisée » ainsi que « d’exercice non autorisé d’activité d’intermédiaire pour le commerce de matériels de guerre ». Des termes lourds, qui plongent le dossier dans la catégorie des atteintes les plus graves à la souveraineté de l’État.

L’enquête, confiée à la DGSI, révèle que les suspects avaient fondé en septembre 2024 une société baptisée Archange Solutions OSINT, domiciliée à Paris. Derrière une façade de « conseil pour les affaires », cette structure aurait servi de paravent à des activités autrement plus sulfureuses : la commercialisation de données confidentielles, parfois classifiées secret-défense. Selon les premiers éléments, aucune opération militaire n’aurait été compromise. Mais la question demeure : quelles informations ont été vendues ? Et surtout, à qui ?

Des profils connectés au sommet de l’appareil d’État

Parmi les figures centrales du dossier figure David B., ex-militaire de 34 ans, d’origine tadjike, ancien coordinateur des relations internationales à la présidence de la République entre 2018 et 2024. Il est présenté par Intelligence Online comme l’un des fondateurs de la société. À ses côtés, une femme militaire en poste, elle aussi passée par l’Élysée, ainsi qu’un ancien instructeur des Armées. Les deux civils impliqués sont décrits comme des « génies de l’informatique » spécialisés en renseignement en sources ouvertes (OSINT).

La mise en examen de ces profils a soulevé des tensions au sein de la magistrature : les juges d’instruction ont écarté la qualification d’atteinte au profit d’une puissance étrangère, malgré les réquisitions du parquet. Une piste russe avait pourtant été brièvement évoquée. Les suspects ont finalement été placés sous contrôle judiciaire, contre l’avis du ministère public, qui réclamait leur détention provisoire.

La DGSI sur les traces d’un « Wikipédia de la défense »

Selon le parquet, les enquêteurs ont découvert des projets de base de données classifiant des informations militaires sensibles, une sorte de « Wikipédia » de la Défense, destiné à être monétisé auprès de clients. Lors de leurs investigations, les policiers ont intercepté des échanges électroniques où les suspects détaillaient leurs ambitions : créer un écosystème privé de l’intelligence stratégique française.

Le parquet estime cependant que « rien ne laisse craindre qu’ait été mise en danger aucune opération militaire ni la santé des personnes ». Mais la DGSI pointe un réseau de prospection actif : les membres de la société auraient approché des interlocuteurs politiques, privés et participé à des forums spécialisés dans la sécurité et la défense pour vendre leurs services.

Une perquisition au domicile de l’un des mis en examen a permis la saisie d’un fusil et d’une arme de poing, sans que leur usage n’ait été précisé. Des éléments qui aggravent le dossier tout en brouillant ses contours.

Une défense organisée, un parquet divisé

Côté défense, les avocats montent au créneau. Maître Antonin Gravelin-Rodriguez, conseil de David B., qualifie le dossier de « prototype de la montagne qui accouche d’une souris ». Il déclare :

« La juge d’instruction ne s’y est pas trompée puisqu’elle n’a retenu pour l’heure que les infractions les moins graves à l’encontre des mis en examen » (Le Parisien, 3 juin 2025).

Même son de cloche chez Me Réda Ghilaci, représentant l’un des civils, qui affirme :

« L’absence de saisine du juge des libertés et de la détention par le juge d’instruction, contre l’avis du parquet, démontre la faiblesse des éléments matériels reprochés à mon client et la qualité de sa personnalité » (Sud Ouest, 3 juin 2025).

Me Hugo Latrabe, avocat de la militaire concernée, enfonce le clou :

« À l’issue de cette procédure, une seule chose demeurera : une carrière militaire irréprochable et un engagement patriotique indéniable ».

Les deux autres mis en examen, Hélin Köse et Juliette Triquet, n’ont pas encore fait entendre leur version des faits. Leurs avocats se sont abstenus de tout commentaire.

Des précédents inquiétants dans les rangs des Armées

L’affaire n’est pas isolée. Ces dernières années, plusieurs dossiers ont mis en cause des militaires impliqués dans des activités illégales. Le plus emblématique reste celui d’Athanor, une officine officieuse soupçonnée d’avoir planifié des contrats d’assassinats et d’intimidations pour le compte de clients privés. Cette cellule, démantelée par la DGSI, comprenait des agents issus de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) et de la police du renseignement intérieur.

Ces dérives interrogent. Les cadres formés à la sécurité nationale doivent-ils être autorisés à se reconvertir dans le renseignement privé ? Où se situe la frontière entre initiative entrepreneuriale et menace pour la sûreté de l’État ? À l’heure où l’intelligence économique devient un champ de compétition stratégique, la justice française devra clarifier ce qui relève de l’ambition légale… et de la trahison.

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