Château de Beaufort : Israël rejoue la partie, l’Europe observe

Tsahal reprend le château de Beaufort au Liban après 26 ans, un geste stratégique que l’Europe doit décrypter. Pendant qu’Israël joue une géopolitique précise au Proche-Orient, Bruxelles s’égare dans des querelles commerciales avec la Chine, révélant l’inadéquation des budgets de défense européens.

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Château de Beaufort : Israël rejoue la partie, l’Europe observe © Armees.com

Vingt-six ans après en être parti, Tsahal est de retour au château de Beaufort, cette forteresse croisée qui surplombe le Litani. Un geste militaire chargé de symboles, mais surtout un signal géopolitique que l’Europe ferait bien de décrypter — plutôt que de se perdre dans ses querelles commerciales avec Pékin.

Le Litani, ligne de fracture permanente

Il y a des lieux qui ne meurent jamais vraiment dans l’histoire militaire. Le château de Beaufort en est un. Construit par les Croisés au XIIe siècle, disputé pendant des décennies, symbole douloureux pour Israël qui l’avait conquis en 1982 au prix de lourdes pertes, puis abandonné en l’an 2000 sous la pression du Hezbollah — le voilà de nouveau entre les mains de Tsahal.

Force est de constater que cette reprise n’est pas un fait d’armes anodin. Contrôler la forteresse qui domine le fleuve Litani, c’est tenir un point d’observation et de contrôle sur l’ensemble du Liban-Sud. C’est envoyer un message aux milices du Hezbollah, affaibli depuis 2024 mais non dissous, et à leurs commanditaires iraniens : Israël entend cette fois-ci ne pas lâcher le terrain sans garanties solides.

Sur le plan tactique, la valeur de cette position est réelle. Sur le plan stratégique, c’est surtout une carte de négociation. Beyrouth, exsangue économiquement, dépendant de l’aide internationale, ne peut pas se permettre un nouveau cycle de destruction. Israël le sait. Et l’utilise.

L’Iran en arrière-plan : une guerre qui change les équilibres

Le contexte régional a profondément évolué. Depuis les frappes israéliennes contre les installations nucléaires iraniennes, Téhéran navigue à vue. Le Financial Times note que le choc inflationniste lié à ce conflit devrait rester inférieur à celui provoqué par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 — les marchés pétroliers ont mieux absorbé le choc que prévu, les économistes se montrant plus optimistes qu’en mars dernier.

Mais ne nous y trompons pas : un Iran déstabilisé, c’est un Hezbollah sous perfusion incertaine, des milices irakiennes déboussolées, et une reconfiguration du « croissant chiite » qui modifie durablement la donne au Proche-Orient. Pour les armées occidentales, cela signifie une fenêtre d’opportunité diplomatique — mais aussi un risque d’imprévisibilité accru.

Je pense que c’est précisément ici que les budgets de défense européens révèlent leur inadéquation. Surveiller ces théâtres, renseigner en temps réel, peser dans les négociations : tout cela a un coût capacitaire que la France, avec ses 2% du PIB consacrés à la défense — souvent présentés comme un effort, mais largement absorbés par les surcoûts des OPEX et les retards programmatiques — peine à assumer pleinement.

L’Europe court après le mauvais ennemi

Pendant ce temps, Bruxelles s’agite sur la « menace chinoise » — celle des exportations bon marché. Le Financial Times a raison de pointer l’absurdité de cette fixation : le vrai danger chinois n’est pas le prix des véhicules électriques ou des panneaux solaires. Il est dans les logiciels espions embarqués dans nos infrastructures critiques, dans la dépendance aux terres rares, dans les câbles sous-marins vulnérables.

En d’autres termes, pendant qu’Israël joue aux échecs avec une précision millimétrée au Liban, l’Europe joue aux dames sur un échiquier qu’elle ne maîtrise plus.

La vraie question pour nos décideurs militaires et politiques est simple : combien de châteaux de Beaufort faudra-t-il voir changer de mains avant que l’Europe décide enfin d’investir sérieusement dans sa propre souveraineté stratégique — et pas seulement dans ses discours ?

Jean-Baptiste Giraud Éditorialiste

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