Des restes fossiles appartenant à au moins trois individus ont été mis au jour dans la Grotte à Hominidés, une cavité creusée dans des dunes durcies par le vent, sur le littoral près de Casablanca. Les ossements ont été datés avec une précision exceptionnelle à 773 000 ans, une rareté pour cette période de la préhistoire africaine.
L’étude, dirigée par Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France et professeur émérite à l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste, a été publiée le 7 janvier 2026 dans la revue Nature puis rapportée par le magazine Futura Sciences. Elle associe une équipe internationale de chercheurs.
Une lacune de 500 000 ans dans les archives africaines
Les archives fossiles africaines présentaient jusqu’ici un vide frustrant : des restes d’hominines existaient en quantité raisonnable jusqu’à environ un million d’années, puis disparaissaient, avant de réapparaître vers 500 000 ans. Les fossiles de la Grotte à Hominidés tombent précisément dans cette fenêtre, celle-là même que les études génétiques désignent comme le moment où les lignées menant aux humains modernes, aux Néandertaliens et aux Dénisoviens auraient commencé à se séparer, entre 765 000 et 550 000 ans.
Hublin a expliqué dans un entretien à CNN qu’il existe de nombreux fossiles d’hominines en Afrique jusqu’à environ un million d’années, mais qu’ensuite il y a un saut jusqu’à environ 500 000 ans, et que dans cet intervalle on n’a presque rien. Il a ajouté que c’est extrêmement excitant d’avoir des fossiles en plein milieu de cette lacune.
Dix-sept ans pour confirmer la datation
La collection comprend une mandibule adulte presque complète, une seconde hémimandibule, une mâchoire d’enfant, plusieurs vertèbres, des dents isolées et un fémur fragmentaire. La mandibule la plus significative avait été exhumée en mai 2008 par les ouvriers Abdellali Khadouma et Khalid Nader, lors de fouilles codirigées par Jean-Paul Raynal. Il a fallu 17 années supplémentaires pour la dater avec certitude.
La datation repose sur le paléomagnétisme : l’équipe a collecté 180 échantillons dans les sédiments entourant les fossiles. La séquence a capturé l’inversion géomagnétique de Matuyama-Brunhes, le dernier grand retournement du champ magnétique terrestre, survenu il y a 773 000 ans et utilisé comme repère chronologique en géologie.
Serena Perini, géologue et paléomagnéticienne à l’université de Milan et coautrice de l’étude, a souligné dans un communiqué que le champ magnétique s’est inversé précisément au moment où les hominines vivaient là, précisant que cela permettait d’ancrer la présence de ces hominines dans un cadre chronologique exceptionnellement précis.
Ce résultat fait de cet ensemble l’un des assemblages d’hominines les plus précisément datés au monde pour cette période, alors que la datation du Pléistocène inférieur et moyen se heurte d’ordinaire à des couches stratigraphiques discontinues et à de larges marges d’erreur.
Selon Hublin, seul le fémur porte des traces claires de modification par un carnivore, rongements et marques de dents, qui indiquent une consommation par un grand prédateur, probablement une hyène. La grotte aurait surtout servi de repaire à ces animaux, que les hominines n’auraient fréquenté qu’occasionnellement : l’absence de marques sur les mandibules n’exclut pas que d’autres parties des corps aient été dévorées.
Des traits mêlant Homo erectus et humains plus récents
Les fossiles résistent à une classification facile. Les mâchoires sont longues et basses, proches des premiers membres du genre Homo, tandis que les dents, relativement petites, rappellent à la fois Homo sapiens et les Néandertaliens. Des scans CT ont révélé des structures dentaires internes mêlant des caractéristiques d’Homo erectus à celles d’humains plus récents, un phénomène que les chercheurs qualifient d’évolution en mosaïque, où différents traits évoluent à des rythmes différents.
Les fossiles marocains partagent des similitudes avec Homo antecessor, connu à Atapuerca en Espagne et daté entre 950 000 et 770 000 ans, mais ils en restent distincts, notamment sur le plan dentaire. Hublin a estimé que les similitudes entre Gran Dolina et la Grotte à Hominidés sont intrigantes et pourraient refléter des connexions intermittentes à travers le détroit de Gibraltar, une hypothèse qui mérite d’être approfondie.
Cette différence suggère que les populations d’Afrique du Nord et d’Europe suivaient déjà des trajectoires régionales distinctes, plus tôt que ce que beaucoup de chercheurs supposaient.
Qui est l’ancêtre x ?
Les trois lignées humaines les plus récentes, Néandertaliens, Dénisoviens et Homo sapiens, partagent un ancêtre commun que les généticiens situent entre 765 000 et 550 000 ans, sans savoir de quelle espèce il s’agissait ni où elle vivait. Antonio Rosas, chercheur au département de paléobiologie du Musée national des sciences naturelles de Madrid, non impliqué dans l’étude, décrit dans un commentaire publié parallèlement cette population comme une figure insaisissable. Parmi les candidats figurent Homo antecessor et Homo heidelbergensis.
Hublin reste prudent : il estime qu’il faudrait être prudent avant de les qualifier de « dernier ancêtre commun », mais qu’il est plausible qu’ils soient proches des populations dont sont finalement issues les lignées menant à Homo sapiens en Afrique et aux Néandertaliens et Dénisoviens en Eurasie.
Aucun nom d’espèce formel n’a été attribué aux fossiles marocains, faute de restes suffisants, mais des analyses paléoprotéomiques sur les dents sont prévues pour clarifier leur relation avec les fossiles européens.
Pour Ryan McRae, paléoanthropologue au Musée national d’histoire naturelle de la Smithsonian Institution, non impliqué dans la recherche, la question posée par ces fossiles, dans un courriel, est de savoir si des populations d’Homo erectus ont directement donné naissance à tout, humains, Néandertaliens et Dénisoviens compris, ou s’il existe une lignée traçable avec des changements observables au fil du temps.
Carrie Mongle, professeure assistante au département d’anthropologie de l’université Stony Brook, également étrangère à l’étude, a jugé dans un courriel que tout fossile d’hominine de cette période ouvre une fenêtre nouvelle sur l’évolution humaine.
Les plus anciens fossiles connus d’Homo sapiens, datés d’environ 315 000 ans, avaient déjà été découverts au Maroc, sur le site de Jebel Irhoud.








