Ormuz : la crise des engrais révèle une dépendance stratégique qui dépasse le pétrole

Une note de l’IRIS publiée le 5 novembre 2026 met en évidence une vulnérabilité industrielle majeure : la dépendance de nombreux États aux matières premières nécessaires à la fabrication des engrais. Le cas du Maroc, contraint de réduire sa production malgré ses ressources phosphatées, illustre les limites de la souveraineté minière.

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Ormuz : la crise des engrais révèle une dépendance stratégique qui dépasse le pétrole © Armees.com

Le détroit d’Ormuz constitue un point de passage stratégique pour les approvisionnements énergétiques mondiaux. Mais son blocage perturbe également des chaînes industrielles dont dépendent directement les capacités de production agricole de nombreux États.

Dans sa note consacrée aux marchés alimentaires mondiaux, publiée le 5 novembre 2026, Alexandre Roussel, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), rappelle que le golfe Persique représente près de la moitié des exportations mondiales de soufre, environ 30 % de celles d’urée et 20 % de celles d’engrais phosphatés.

Ces concentrations donnent à la sécurité de la navigation dans le Golfe une importance qui dépasse le seul secteur énergétique. Elles exposent les pays importateurs aux conséquences d’un conflit régional, même lorsque leurs propres infrastructures industrielles ne sont pas directement menacées.

Le Maroc possède le phosphate, mais dépend du soufre

Le cas du Maroc est particulièrement révélateur. Le pays dispose d’importantes ressources en phosphate et d’une industrie de transformation développée autour du groupe OCP. Pourtant, la production d’engrais phosphatés nécessite de l’acide sulfurique, fabriqué à partir de soufre provenant notamment du raffinage pétrolier et du traitement du gaz naturel.

La perturbation des exportations du Golfe a donc fragilisé une industrie située à plusieurs milliers de kilomètres du détroit d’Ormuz.

Selon l’IRIS, OCP a annoncé une réduction de sa production pouvant atteindre 30 % au deuxième trimestre 2026. Le groupe s’est également tourné vers la fabrication d’engrais moins consommateurs de soufre, notamment le superphosphate triple.

Cette situation met en évidence une limite importante de la souveraineté industrielle : la possession d’une ressource stratégique ne garantit pas la maîtrise de l’ensemble de sa chaîne de valeur. Un pays peut contrôler ses gisements et ses usines tout en restant dépendant de fournisseurs étrangers pour certains intrants indispensables.

La hausse des prix du soufre accentue cette vulnérabilité. Les prix sur certains marchés américains ont atteint des niveaux très supérieurs à ceux observés un ou deux ans auparavant, rendant plus coûteuse la poursuite des activités industrielles.

Les restrictions commerciales ajoutent un risque politique

La crise a également provoqué des réactions de plusieurs États producteurs. L’IRIS relève que la Russie, le Kazakhstan, l’Inde et la Turquie ont annoncé des restrictions ou interdictions d’exportation de soufre afin de protéger leurs approvisionnements nationaux. La Chine a de son côté temporairement limité ses exportations d’engrais phosphatés.

Ces mesures renforcent les tensions sur les marchés internationaux. Les pays importateurs doivent alors faire face à une double difficulté : des matières premières moins disponibles en raison des perturbations logistiques et des volumes supplémentaires retirés du commerce mondial par décision politique.

L’Union européenne est également exposée à ces dépendances. Ses importations d’engrais ont reculé de près de 50 % au premier semestre 2026 par rapport à la même période de 2025, selon les chiffres repris dans la note. Cette diminution s’explique toutefois en partie par la constitution de stocks l’année précédente, en anticipation de l’extension du mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières.

Pour les États, la sécurisation des approvisionnements industriels suppose ainsi de prendre en compte les ressources naturelles, les capacités de transformation et les routes commerciales. La maîtrise d’une seule étape ne suffit pas à garantir la continuité de la production.

La situation d’Ormuz montre également qu’un détroit stratégique peut peser simultanément sur les marchés de l’énergie, de la chimie et de l’agriculture. Pour l’IRIS, son évolution reste l’une des principales incertitudes susceptibles d’affecter le système alimentaire mondial dans les mois à venir.

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